Baie de Somme - Colette

La baie de Somme, humide encore, mire sombrement un ciel égyptien, framboise, turquoise et cendre verte. La mer est partie si loin qu’elle ne reviendra peut-être plus jamais ?… Si, elle reviendra, traîtresse et furtive comme je la connais ici. On ne pense pas à elle ; on lit sur le sable, on joue, on dort, face au ciel, – jusqu’au moment où une langue froide, insinuée entre vos orteils, vous arrache un cri nerveux : la mer est là, toute plate, elle a couvert ses vingt kilomètres de plage avec une vitesse silencieuse de serpent. Avant qu’on l’ai prévue, elle a mouillé le livre, noirci la jupe blanche, noyé le jeu de croquet et le tennis. Cinq minutes encore, et la voilà qui bat le mur de la terrasse, d’un flac-flac doux et rapide, d’un mouvement soumis et content de chienne qui remue la queue…

Un oiseau noir jaillit du couchant, flèche lancée par le soleil qui meurt. Il passe au-dessus de ma tête avec un crissement de soie tendue et se change, contre l’Est obscur, en goéland de neige…

Colette. Les vrilles de la vigne – Partie de pêche. (Fayard)

Camargue - Alphonse Daudet

On se serait cru dans la cabane d’un pêcheur de Théocrite, au bord de la mer de Sicile. C’était simplement en Provence, dans l’île de Camargue, chez un garde-pêche. Une cabane de roseaux, des filets pendus au mur, des rames, des fusils, quelque chose comme l’attirail d’un trappeur, d’un chasseur de terre et d’eau. Devant la porte, encadrant un grand paysage de plaine, agrandi encore par le vent, la femme du garde dépouillait de belles anguilles toutes vives. Les poissons se tordaient au soleil ; et là-bas, dans la lumière blanche des coups de vent, des arbres grêles se courbaient, avaient l’air de fuir, montrant le côté pâle de leurs feuilles. Des marécages luisaient de place en place entre les roseaux, comme les fragments d’un miroir brisé. Plus loin encore, une grande ligne étincelante fermait l’horizon ; c’était l’étang de Vaccarès.

Dans l’intérieur de la cabane où brillait un feu de sarments tout en pétillements et en clarté, le garde pilait religieusement les gousses d’ail dans un mortier en y laissant tomber l’huile d’olive goutte à goutte. Nous avons mangé de l’aioli autour de nos anguilles, assis sur de hauts escabeaux devant la petite table de bois, dans cette étroite cabane où la plus grande place était tenue par l’échelle montant à la soupente. Autour de la chambre si petite on devinait un horizon immense traversé de coups de vent, de vols hâtés d’oiseaux en voyage ; et l’espace environnant pouvait se mesurer aux sonnailles des troupeaux de chevaux et de bœufs, tantôt retentissantes et sonores, tantôt diminuées dans l’éloignement et n’arrivant plus que comme des notes perdues, enlevées dans un coup de mistral.

Alphonse Daudet. Contes du lundi : Paysages gastronomiques.

Pointe du Raz - Michelet

Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à cette hauteur de trois cents pieds, d’où nous voyons sept lieues de côtes. C’est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique.

Ce que vous apercevez par-delà la baie des Trépassés, est l’île de Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri ; quelques familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et meurtrière orgie, et les navigateurs entendaient avec effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de l’autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l’a enchanté.

Troyes - Charles Nodier

Autour et au pied des remparts règnent, sous le nom de Mail, des allées d'arbres qui procurent aux habitants de Troyes une double enceinte de promenades. Dans les fossés, attenants à celles du faubourg Saint-Jacques, sont d'autres allées plus basses, taillées en berceau et arrosées, non par ces eaux bourbeuses et fétides qui croupissent ordinairement au pied de nos murailles, mais par une onde, fraîche, limpide et courante. C'est une ramification de la Seine, qui donne à ces fossés l'apparence d'un vallon en miniature ; les talus verdoyants qui le bordent en représentent les coteaux.

Ces abords charmants, et la longueur des faubourgs, donnent au voyageur l'espérance d'entrer dans une élégante cité. Mais son attente est cruellement déçue ; des rues sales et étroites, des maisons de bois petites, noires et mal bâties, sont les seuls objets qui se présentent à ses regards.

Cette ville possède cependant quelques édifices remarquables ; des églises nombreuses, un bel Hôtel-Dieu, une maison de ville, dont la façade mérite de fixer l'attention des curieux. Mais ces monuments disparaissent dans la foule des maisons particulières, qui n'offrent ni régularité, ni formes agréables. La rareté des carrières, et la difficulté de faire venir les pierres de Châtillon, la Seine n'étant pas navigable dans cet intervalle, contraignent les habitants de n'employer que la charpente et la pierre de craie pour leurs constructions, ce qui leur donne un aspect noir et désagréable. Nous ne parlerons pas de la boucherie de cette ville, où, dit-on, les mouches n'entrent jamais; ce phénomène, si toutefois il existe ne devant être attribué ni aux miracles, ni aux prières de saint Loup, mais a l'obscurité du lieu et à la fraîcheur qu'y entretient un courant d'air bien ménagé.

Charles Nodier. La Seine et ses bords.