Clermont-Ferrand - Chateaubriand

La position de Clermont est une des plus belles du monde.

Qu'on se représente des montagnes s'arrondissant en un demi-cercle ; un monticule attaché à la partie concave de ce demi cercle ; sur ce monticule, Clermont ; au pied de Clermont, la Limagne, formant une vallée de vingt lieues de long, de six, huit et dix de large.

La place de Jaude offre un point de vue admirable sur cette vallée. En errant par la ville au hasard, je suis arrivé à cette place vers six heures et demie du soir. Les blés mûrs ressemblaient à une grève immense, d'un sable plus ou moins blond. L'ombre des nuages parsemait cette plage jaune de taches obscures, comme des couches de limon ou des bancs d'algues : vous eussiez cru voir le fond d'une mer dont les flots venaient de se retirer.

Paris - Vers la Pitié - Georges Duhamel

Presque toutes nos promenades nous ramenaient vers cette petite place sans nom qui bée à l'angle occidental du Jardin des Plantes et sur laquelle donnait alors l'hôpital de la Pitié. Noires, sordides, pareilles à des constructions pénitentiaires, les bâtisses du vieux lazaret s'ouvraient au monde par un portail de forteresse. Les jours de visite, la place attirait les voiturettes des marchands d'oranges et de sucreries. Une foule soucieuse, endeuillée comme les murailles, à demi muette, attendait là, patiemment, quelque froide confirmation de ses angoisses. […]

En face de toutes ces douleurs, une grande fontaine publique gargouillait avec un bruit d'éternité. Les cochers à chapeau de cuir y puisaient, pour abreuver leurs chevaux pommelés. Les omnibus de Montmartre arrivaient là, dans un jovial tintamarre de vitres. Ils avaient traversé presque toute la ville, fait retentir les quartiers du centre où travaillaient les hommes d'affaires, franchi le fleuve chargé de chalands et de remorqueurs. Les gens qu'ils déposaient au terme d'une si belle course avaient l'air d'explorateurs émerveillés.

Georges Duhamel.  Le Jardin des bêtes sauvages. (Mercure de France).

Le Mont-Blanc vu de Chamonix - Goethe

Le jour baissait, nous approchions de la vallée de Chamouni, et enfin nous y entrâmes. Les grandes masses nous étaient seules visibles. Les étoiles pointaient l’une après l’autre, et nous remarquâmes au-dessus du sommet des montagnes, à droite devant nous, une lumière que nous ne pouvions nous expliquer.

Claire, sans rayonnement, comme la voie lactée, mais plus dense, à peu près comme les Pléiades, mais plus étendue, elle retint longtemps notre attention, jusqu’à ce qu’enfin, quand nous eûmes changé de point de vue, comme une pyramide pénétrée d’une mystérieuse lumière intérieure, qui ne saurait être mieux comparée qu’à la phosphorescence d’un ver luisant, elle parut dominer les cimes de toutes les montagnes : elle nous offrit la certitude d’être le sommet du mont Blanc. La beauté de ce spectacle était absolument extraordinaire.

En effet, comme la montagne brillait avec les étoiles qui l’entouraient, non pas, il est vrai, d’une lumière aussi vive, mais dans une masse plus vaste et plus cohérente, on la voyait faire partie d’une plus haute sphère, et notre pensée peinait à rattacher ses racines à la terre  Devant elle nous voyions une suite de cimes blanches luire sur les croupes de noires montagnes revêtues de sapins, et d'énormes glaciers descendre dans la vallée entre les bois sombres.

Ma description commence à devenir extraordinaire et tourmentée : aussi faudrait-il proprement toujours deux hommes, l'un pour voir, l'autre pour décrire.

Goethe. Voyages en Suisse et en Italie.

Paris - Cour de Carrousel - Modiano

La cour du Carrousel était bordée de bancs de pierre, au pied des ailes du palais qui encadraient les deux petits squares. Il n'y avait personne sur ces bancs. Sauf nous. Et quelquefois un clochard. Au centre du premier square, sur un socle si haut qu'on distinguait à peine la statue, le général La Fayette était perdu dans les airs. Une pelouse qu'on ne taillait pas entourait ce socle. Nous pouvions jouer et nous allonger dans les herbes hautes sans qu'un gardien vienne jamais nous réprimander.

Dans le second square, parmi les taillis, deux statues de bronze, côte à côte : Caïn et Abel. Les grilles d'enceinte dataient du Second Empire. Les visiteurs se pressaient à l'entrée du musée du Louvre, mais nous étions les seuls enfants à fréquenter ces squares abandonnés.

La zone la plus mystérieuse s'étendait à gauche des jardins du Carrousel le long de l'aile sud qui se termine par le pavillon de Flore. C'était une grande allée, séparée des jardins par une grille et bordée de réverbères. Comme dans la cour du Louvre, la mauvaise herbe poussait entre les pavés, mais la plupart de ceux-ci avaient disparu, laissant à nu des plaques de terre.

Là-haut, dans le renfoncement que faisait l'aile du palais, une horloge. Et derrière l'horloge, la cellule du prisonnier de Zenda. Aucun des promeneurs des jardins du Carrousel ne s'aventurait dans cette allée. Nous jouions des après-midi entiers parmi les vasques et les statues brisées, les pierres et les feuilles mortes. Les aiguilles de l'horloge ne bougeaient pas. Elles indiquaient pour toujours cinq heures et demi. Ces aiguilles immobiles nous enveloppent d'un silence profond et apaisant. Il suffit de rester dans l'allée et plus rien ne changera jamais.

Patrick Modiano. Fleurs de ruine. (Seuil)