Sarlat - Cabanis

À Sarlat, nous sommes restés trois jours. Le temps était gris, mais très doux. Nous avions quitté les pays de neige pour une vallée qui suit un ruisseau, et serpente, entre deux pentes boisées.

Je ne connaissais pas cette ville : c'est un décor pour un drame élisabéthain. Dans un espace grand comme la main, de petites rues enchevêtrées vous ramènent obstinément sur vos pas, devant une façade Renaissance, un porche en anse de panier, des fenêtres à meneaux, une tourelle, un cul-de-sac où coule une fontaine. Il y a des escaliers qui tournent, de longs passages voûtés, des jardins clos, des montées entre des murs aveugles, des toits de petites tuiles brunes qui descendent de très haut et qu'on pourrait cependant toucher de la main. Nous logions dans une étroite venelle, face à quelques arbres et à la galerie du Présidial.

Gabrielle se levait très tard. Je lisais devant la fenêtre, les pieds sur le radiateur. Le second jour, je vis tomber une neige légère sur ce paysage mort, mais qui dura peu, et un rayon de soleil parut, vite effacé par des nuages qui couraient.

José Cabanis. La bataille de Toulouse. (Gallimard)

Beaucaire - Chapelle

Nous prîmes assez vite la route de Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure

Paraître sur les bords du Rhône

Ces murs pleins d'illustres bourgeois,

Glorieux d'avoir autrefois

Eu chez eux la cour et le trône

De trois ou quatre puissants rois.

On y aborde par

Cette heureuse et fertile plaine

Qui doit son nom à la vertu

Du grand et fameux capitaine

Par qui le fier Dunois, battu,

Reconnut la grandeur romaine.

Chapelle et Bachaumont. Voyage.

Paris - Rue Rousselet - François Coppée

Quand je vins habiter le coin perdu du faubourg Saint-Germain, où je vis depuis une dizaine d’années, je me pris d’affection pour la très calme et presque champêtre rue Rousselet, qui s’ouvre juste devant la porte de ma maison.

Au XVIIe siècle, elle s’appelait l’Impasse des Vaches et elle n’était sans doute alors qu’un chemin à fondrières ; mais quelques seigneurs avaient déjà construit de ce côté, leur « maison des champs », et c’est là qu’est morte Mme de la Sablière, l’excellente amie de La Fontaine, dans son logis, « près des Incurables ».

Un hôtel du siècle dernier, situé au coin de la rue Oudinot, est devenu l’hôpital des Frères Saint-Jean-de-Dieu, et les arbres de leur beau jardin dépassent le vieux mur effrité qui occupe presque tout le côté droit de la rue Rousselet. De l’autre côté s’étend une rangée d’assez pauvres maisons, où logent des artisans et des petits employés, et qui toutes jouissent de la vue du jardin des Frères.

Saint-Jean-de-Luz - Pierre Loti

Saint-Jean-de-Luz conserve encore quelques recoins charmants, quelques tranquilles et honnêtes petites rues, empreintes du cachet local : toits débordants ; façades peintes à la chaux, où s'entrecroisent des poutres vertes ou rouges ; grands arbres passant par dessus des clôtures de jardins ; échappées de vue sur la mer bleue ou les Pyrénées brunes ; paix et silence, entre des murs blancs, sur un pavage de galets marins...

Mais l'horreur des constructions modernes va se multipliant chaque jour. Pas un bout de plage, pas une gentille colline que ne déshonore à présent quelque grande bâtisse coûteuse, conçue par des rastaquouères extravagants, par des snobs en délire... Quand ce serait si simple, mon Dieu, pour ne pas défigurer ce pays, de bâtir des maisons basques, comme certains rares artistes ont eu le bon goût de le faire !... Hélas ! hélas ! qui nous sauvera de la pacotille moderne, du faux luxe, de l'uniformité et des imbéciles !.

Sous les arbres d'une place, devant certain café établi dans une ex-demeure royale du XVIIe siècle, je m'étais assis pour attendre, regardant passer des bicyclistes et des bicyclistes ; des femmes aux têtes emplumées, – des femmes qui étaient de toutes les nationalités et de tous les mondes, mais qui avaient copié les unes sur les autres, avec un complet dédain du type spécial à chacune, leurs accoutrements sans style ni raison. C'est un des bienfaits du siècle que, dans une ville balnéaire, il soit impossible de dire à première vue si l'on se trouve à Ostende, à Trouville ou encore à Saint-Sébastien.

Pierre Loti. Figures et choses qui passaient.