Thiers - Jean Anglade

Je faisais connaissance avec les rues thiernoises. Beaucoup sont en escalier, avec une double rampe au milieu ; ce qui permet des glissades. Je passais des heures à ce jeu idiot, à m'user le nombril contre les barres chaudes.

Je regardais dans leur boutique les couteliers noirs, aux barbes de ribouldingues. Certains perçaient les côtes de corne au moyen d'un foret enfilé dans une bobine. Ils le poussaient du ventre et le faisaient tourner très vite avec un archet, une fois dans un sens, une fois dans l'autre ; si bien qu'ils avaient l'air de jouer du violon sur un instrument silencieux. D'autres émoulaient des lames, dans un feu d'artifice d'étincelles. Ils ne chantaient pas, ils travaillaient tristement. À chaque instant, l'air était secoué par des tsim ! boum ! flac ! vouf ! tchop ! boum ! tsim ! vouf ! flac ! tchop !… Comme ça du matin à la nuit. C'étaient les six cents marteaux-pilons de la ville ; des outils redoutables, capables de te transformer une main en crêpe bretonne. […]

Je reste seul sur la place du Palais. À la main, je balance mon pot de fer vide. En mastiquant mes caramels, je traînaille dans les rues. Je rends visite à la maison des péchés capitaux, occupée par une boucherie. Pour les voir, ces péchés, il faut lever la tête : ils sont sculptés sous l'avancement du premier étage. L'envie, la colère, l'avarice, ainsi de suite. Des hommes ; des femmes dans leur costume du Moyen Âge, des figures grimaçantes, tantôt isolées, tantôt par couples. Mais impossible de reconnaître où est l'envie, où est la colère ; ou est l'avarice. Au bout de cinq minutes, j'avais un torticolis du diable.

Jean Anglade. Le Voleur de coloquintes. (Julliard)

Chartres - Le pâté - Émile Bergerat

Que chacun l'aime, comme il l'aime :
Froid, ou sortant des étuviers ;
Celui-ci le veut d'Angoulême,
Et cet autre de Pithiviers ;
Ne nous jetons pas de graviers,
Laissons les chartreux dans leurs chartres
Et les raves dans les raviers.
Je ne dis : pâté, que de Chartres.

Amiens, que bénit Triptolème,
Truffe et barde dans ses cuviers
Une croûte dont le problème
Ouvre à mon hymne deux claviers ;
Ils ne sont pas pour des bouviers
Ceux de Toulouse, près de Martres,
Mais l'aigle en rend aux éperviers.
Je ne dis : pâté, que de Chartres.

Quand mars nous pose son dilemme :
Chair de marais, ou de viviers ;
Rabelais en sort, à Thélème,
Par la sarcelle et les pluviers ;
Tant pis pour les Terre-Neuviers,
Les loutres sont les soeurs des martres !
Et l'Elbeuf se tisse à Louviers !
Je ne dis : pâté, que de Chartres.

Prince des anges, mes leviers
Les Montmartres, qu'est-ce ? Des dartres,
Auprès du mont des Oliviers.
Je ne dis : pâté, que de Chartres.

Émile Bergerat. Comedia.

Paris - Vers la Pitié - Georges Duhamel

Presque toutes nos promenades nous ramenaient vers cette petite place sans nom qui bée à l'angle occidental du Jardin des Plantes et sur laquelle donnait alors l'hôpital de la Pitié. Noires, sordides, pareilles à des constructions pénitentiaires, les bâtisses du vieux lazaret s'ouvraient au monde par un portail de forteresse. Les jours de visite, la place attirait les voiturettes des marchands d'oranges et de sucreries. Une foule soucieuse, endeuillée comme les murailles, à demi muette, attendait là, patiemment, quelque froide confirmation de ses angoisses. […]

En face de toutes ces douleurs, une grande fontaine publique gargouillait avec un bruit d'éternité. Les cochers à chapeau de cuir y puisaient, pour abreuver leurs chevaux pommelés. Les omnibus de Montmartre arrivaient là, dans un jovial tintamarre de vitres. Ils avaient traversé presque toute la ville, fait retentir les quartiers du centre où travaillaient les hommes d'affaires, franchi le fleuve chargé de chalands et de remorqueurs. Les gens qu'ils déposaient au terme d'une si belle course avaient l'air d'explorateurs émerveillés.

Georges Duhamel.  Le Jardin des bêtes sauvages. (Mercure de France).

Romilly-sur-Seine - Jacques Réda

À Romilly -sur-Seine, il est vain d'espérer jouir de ce fleuve. Un peu comme à Vienne le Danube (mais c'est une forte comparaison), il passe à plusieurs kilomètres du centre, qu'on ne cherchera d'ailleurs pas moins vainement. D'une étendue assez considérable, l'agglomération s'éparpille autour de l'axe tour à tour ravageur et léthargique que forme la Nationale 19.

Et l'on se demande quelle volonté à demi exténuée maintient ensemble un simple amalgame de faubourgs dont le noyau, fendu par une rue principale perpendiculaire à la route mais très loin d'elle, ressemble à un gros village qui, faute de plan, s'est enfermé lui-même dans un dédale inabouti de cours et d'impasses.

Jacques Réda. Recommandations aux promeneurs. (Gallimard)