Dole - Canal Charles-Quint - Bernard Clavel

Les premières joutes de l'été venaient de s'achever. Il faisait lourd. En plongeant derrière la ville, le soleil n'avait pas emporté la chaleur. Elle demeurait partout. Elle était sur la terre du chemin, sur l'herbe roussie des talus et de la prairie où les bêtes à l'embouche recherchaient l'ombre des saules. Elle était sur l'eau du canal Charles-Quint où quelques remous torturaient la clarté tranquille du ciel nu.

La chaleur coulait, épaisse comme un limon, jusqu'au fond de la remise à bateaux où Antoine était assis. […]

Plus loin, s'étirant en diagonale vers l'horizon par-delà les limites cendrées de la prairie : la ligne des grands peupliers qui bordent le canal du Rhône au Rhin. D'ici, on les croirait immobiles dans la torpeur du jour presque mort. Et pourtant, ils doivent trembler de toutes leurs feuilles. Antoine le sait. Il y a cinquante-deux ans qu'il les connaît. Cinquante-deux étés qu'ils les écoute et les observe.

Bernard Clavel. Le Tambour du bief.  (Robert Laffont)

Puyoo - Hector Malot

À six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo ; de là à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château ; mais il n’avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l’état de sa bourse ne lui permettait pas d’en prendre une à la gare. D’ailleurs, cette course de deux lieues ne l’effrayait pas plus que le chemin de traverse qu’il connaissait bien ; le temps était doux, le soleil venait de se lever dans un ciel serein ; après une nuit passée dans l’immobilité d’un wagon, ce serait une bonne promenade ; sa valise à la main, il se mit en route d’un pas allègre.

Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il s’arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges, rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse au-dessus de laquelle s’élevaient les tours croulantes du vieux château de Bellocq.

Perpignan - Allée des Marronniers - Claude Simon

Cette Allée des Marronniers qui longeait en fin de course le tramway ralentissant peu à peu, parallèle au boulevard Wilson à partir du monument aux morts élevé à l'entrée du square municipal, semblait être, l'après-midi (comme s'il y avait un lien entre le monumental monument et eux), le rendez-vous d'une demi-douzaine de ces voiturettes constituées d'un siège d'osier peint en noir, encadré de deux roues et entraîné par une autre, plus petite, placée à l'avant d'une longue fourche orientable le long de laquelle courait une chaîne de bicyclette descendant de la double manivelle servant en même temps de guidon et actionnée par les mains de ces personnages.

Claude Simon. Le Tramway. (Éditions de Minuit).

Luchon - Arthur Young

Les états de Languedoc font bâtir un grand établissement de bains, contenant des cabinets séparés avec baignoire, une vaste salle commune et deux galeries où l'on peut se promener à l'abri du soleil et de la pluie. Il n'y a actuellement que d'horribles trous. Les patients sont enfoncés jusqu'au cou dans une eau sulfureuse, bouillante, que l'on croirait destinée, ainsi que la caverne de bêtes sauvages d'où elle sort, à donner plus de maladies qu'elle n'en guérit. […]

La vallée de Larbousse, dans laquelle Luchon se trouve, est avec son cadre de montagnes la plus grande de toutes les beautés rustiques que nous avons à contempler. La chaîne qui la borde au nord est déboisée mais couverte de cultures ; aux trois quarts de sa hauteur, un grand village est perché sur une côte si escarpée, que le voyageur inexpérimenté tremble que le village, l'église et les habitants ne culbutent dans la vallée. Des villages ainsi juchés, comme l'aire d'un aigle, sont très communs dans les Pyrénées, qui paraissent prodigieusement peuplées. La hauteur de la montagne, à l'ouest de la vallée, est étonnante. les prairies arrosées et les cultures en occupent plus du tiers. Une forêt de chênes et de hêtres forme au-dessus une superbe ceinture, plus haut il n'y a que de la bruyère, plus haut encore, de la neige.

De quelque point qu'on la contemple, cette montagne est imposante par sa masse, magnifique par sa verdure. La chaîne de l'est est d'un caractère différent : il y a plus de variété de cultures, de villages, de forêts, de gorges et de cascades. Celle de Gouzat, qui met un moulin en mouvement en tombant de la montagne, est d'une beauté romantique ; et rien ne lui manque de ce qu'il faut pour la rehausser. Il y a des détails dans celle de Montauban que Claude Lorrain eût reproduits sur sa toile, et la vue prise du roc au châtaignier, est vive et animée.