Fougères vu de La Pellerine - Balzac

Du sommet de la Pèlerine apparaît aux yeux du voyageur la grande vallée du Couësnon, dont l’un des points culminants est occupé à l’horizon par la ville de Fougères.

Son château domine, en haut du rocher où il est bâti, trois ou quatre routes importantes, position qui la rendait jadis une des clés de la Bretagne. Les officiers découvraient alors, dans toute son étendue, ce bassin aussi remarquable par la prodigieuse fertilité de son sol que par la variété de ses aspects. De toutes parts, des montagnes de schiste s’élèvent en amphithéâtre, elles déguisent leurs flancs rougeâtres sous des forêts de chênes, et recèlent dans leurs versants des vallons pleins de fraîcheur.

Ces rochers décrivent une vaste enceinte, circulaire en apparence, au fond de laquelle s’étend avec mollesse une immense prairie dessinée comme un jardin anglais. La multitude de haies vives qui entourent d’irréguliers et de nombreux héritages, tous plantés d’arbres, donnent à ce tapis de verdure une physionomie rare parmi les paysages de la France, et il enfermait de féconds secrets de beautés dans ses contrastes multipliés dont les effets étaient assez larges pour saisir les âmes les plus froides.

Le Môle - Peltier du Mans

Dessus la ville à qui le nom de Bonne
(Siège premier du Foucigny) se donne
Et qu'au milieu Arve va, ondoyant,
Est Môle assis, en son temps verdoyant,
Pour les bergers recherchant la pâture.
Mais, aux esprits admirant la Nature,
Les simples beaux produisant à planté,
Plus qu'autre mont par les Alpes planté.
Sa montée est moins raide qu'hautaine,
Dessus la pointe ayant une fontaine
Dont le clair bruit donne à ceux qui sont las
Du long monter, grande fraîcheur et soulas.
Là une odeur de fleurs épanouies
Rend au cerveau les forces réjouies.

Jacques Peltier du Mans. La Savoye.

Oloron-Sainte-Marie - Supervielle

Comme du temps de mes pères, les Pyrénées écoutent aux portes
Et je me sens surveillé par leurs rugueuses cohortes.
Le gave coule, paupières basses, ne voulant pas de différence
Entre les hommes et les ombres,
Et il passe entre des pierres
Qui ne craignent pas les siècles
Mais s'appuient dessus pour rêver.

Jules Supervielle. Le Forçat innocent - Oloron-Sainte-Marie. (Gallimard)

Grande-Chartreuse - Töpffer

Après que nous avons pris quelque repos, le Père dom Étienne nous fait voir l’intérieur du couvent. Nous visitons le réfectoire, la bibliothèque, pillée dans la Révolution, et dont nous retrouverons les richesses dans la bibliothèque de Grenoble ; enfin, curieux que nous sommes de connaître l’habitation d’un Chartreux, dom Étienne souscrit à notre désir en nous introduisant dans une cellule, vide à la vérité, mais absolument semblable aux quarante-deux cellules qui sont habitées dans ce moment. C’est un petit appartement de deux étages, propre et commode, qui ouvre d’un côté sur le corridor, de l’autre sur un petit jardin clos de murs dont le Chartreux a la disposition. Des fenêtres de la cellule, on ne peut voir que ce jardin et la cime des montagnes qui enserrent la vallée.

Au centre du bâtiment est le cimetière, vaste cour où, du milieu des herbes, s’élèvent quelques croix de bois. Du corridor, où débouchent toutes les cellules, on ne voit pas d’autre paysage que celui-là, en sorte que les Chartreux ne peuvent se rendre de leur cellule à l’église et de l’église à leur cellule qu’ils n’aient à contempler l’endroit où se creusera leur fosse. Mais cela doit peu les attrister, tant, déjà leur vie ressemble à une mort, leur prison à un sépulcre ; et de là vient sans doute que même pour nous, simples visiteurs, nulle part le spectacle d’un cimetière ne nous a paru aussi peu mélancolique que dans cette retraite, où aucun objet ne contraste avec la sombre idée du prochain anéantissement du corps, et où tout au contraire s’y associe et s’y assortit.

C’est l’ensemble ici, et non pas le spectacle seulement de quelques tombes, qui produit sur l’âme une forte et grande impression de tristesse ; et quand, du milieu des légèretés et des plaisirs de la vie mondaine, on se trouve transporté soudainement au sein de ce séjour de nue pitié et de lugubre renoncement, on ne peut se défendre d’éprouver un trouble respectueux et une religieuse terreur. […]

Après souper, par une fraîche et belle soirée, nous allons faire un pèlerinage à la chapelle de saint Bruno. Elle est située à trois quarts d’heure environ de la Grande-Chartreuse, dans une sorte de clairière environnée de bois épais. Tout en nous y rendant, nous venons à découvrir les réservoirs dans lesquels les Chartreux d’autrefois entretenaient pour leur ordinaire une provision de belles truites. Ce sont de petits lacs magnifiquement encaissés et discrètement placés dans l’endroit le plus retiré de la forêt.

Aujourd’hui une eau limpide, mais de truites, point, et seulement une solitude admirable pour y venir rêver sur les vicissitudes de la fortune, qui ôte aux uns, qui donne aux autres, qui aux uns prodigue marée, brochets, victuailles, qui aux autres ne laisse que de l’eau claire. Quand nous arrivons à la chapelle, la nuit est tombée, et c’est la lune qui éclaire la scène de ses douteuses clartés. Mais quoi ! à ce qui fut beau, riche, puissant dans le passé, pour n’être plus dans le présent que misérable, impuissant et sans avenir ; à ce qui est mort pour ne plus revivre, cette lueur mélancolique convient mieux peut-être que l’éclat du soleil, et il semble que ce soit au moment de la journée où tout se tait, où tout s’efface dans la nature vivante, que les trépassés reparaissent avec le plus de noblesse, et pour y rencontrer le plus de sympathie devant l’imagination du voyageur !

Rodolphe Töpffer. Nouveaux voyages en zigzag.