Le Thor - René Char

Dans le sentier aux herbes engourdies où nous nous étonnions, enfants, que la nuit se risquât à passer, les guêpes n'allaient plus aux ronces et les oiseaux aux branches. L'air ouvrait aux hôtes de la matinée sa turbulente immensité. Ce n'étaient que filaments d'ailes, tentation de crier, voltige entre lumière et transparence. Le Thor s'exaltait sur la lyre de ses pierres. Le mont Ventoux, miroir des aigles, était en vue.

Dans le sentier aux herbes engourdies, la chimère d'un âge perdu souriait à nos jeunes larmes.

René Char. Fureur et Mystère - Les Loyaux adversaires.  (Gallimard)

Vallée de l'Asse - Giono

On n’imagine pas les découvertes qu’on peut faire. Ce pays est d’une malice inouïe. Il y a par exemple de petites vallées comme la vallée de l’Asse (c’est un affluent de la rive gauche de la Durance) et qui apporte les eaux drainées dans les hauts massifs des environs de Castellane. Large ouverte d’abord, elle porte dans ses bras d’admirables vergers d’amandiers. Il faut les voir au couchant. C’est l’image même d’un de ces désespoirs lyriques (et cependant sans emphase) comme il s’en trouve dans les âmes grecques aux prises avec le malheur. La terre est couleur de vieil or vert. Les amandiers n’ont un peu de frondaison qu’au printemps. Dès les chaleurs la feuille jaunit et s’enroule, l’arbre est presque aussi nu qu’en hiver, avec cette différence qu’il a l’air hérissé d’épines ; Dans le contre-jour du couchant qui exalte le sol, les arbres ne sont que des formes noires, tordues de vent. Le vent n’a pas besoin de souffler.

Même par des journées fort calmes, il est présent dans ces troncs qui ont été comme essorés par une poigne de fer et qui ne peuvent plus se détortiller. De même, Cassandre immobile au seuil d’Agamemnon, avant qu’elle se mette à crier ; ou Œdipe qui peine dans les chemins de Colone.

Jean Giono.  Provence– Arcardie ! Arcadie ! (Gallimard)

Flixecourt - Hector Malot

Quelle joie ! c’était vrai : c’était vrai, ce Maraucourt [Flixecourt] dont elle avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession, et que depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce n’était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable, mais celui de la réalité.

Droit devant elle, de l’autre côté du village, sur la pente opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments de l’usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre l’histoire de leur développement comme si un habitant du pays la lui racontait.

Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était l’ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine avait louée pour s’y ruiner, disaient les fortes têtes de la contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la ruine, la fortune était arrivée petite d’abord, sou à sou, bientôt millions à millions.

Rapidement, autour de cette mère Gigogne les enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés, chétifs comme leur mère, ainsi qu’il arrive souvent à ceux qui ont souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu’il n’est besoin, parés avec des revêtements de décorations polychromes qui n’avaient rien du misérable hourdis de mortier ou d’argile des grands frères usés avant l’âge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs façades rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille fabrique, les nouveaux s’étaient largement espacés dans les prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils, électriques, qui couvraient l’usine entière d’un immense filet.

Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des puissantes cheminées, hautes et larges, aux paratonnerres qui hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin de fer, aux dépôts de charbon, tâchant de se représenter par l’imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu’elle avait entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.

Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu’il avait suivi le même développement que l’usine : les vieux toits couverts de sedum en fleurs qui leur faisaient des chapes d’or, s’étaient tassés autour de l’église ; les nouveaux qui gardaient encore la teinte rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s’étaient éparpillés dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le cours de la rivière ; mais, contrairement à ce qui se voyait dans l’usine, c’était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, avec l’apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que ne l’étaient maintenant ceux de l’industrie.

Hector Malot. En famille.

Forêt de Gastines - Ronsard

Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras ;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?


Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?


Forêt, haute maison des oiseaux bocagers !
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière.