Forêt de Fontainebleau - Flaubert

 La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres, à l’écorce blanche et lisse, entremêlaient leurs couronnes ; des frênes courbaient mollement leurs glauques ramures ; dans les cépées de charmes, des houx pareils à du bronze se hérissaient ; puis venait une file de minces bouleaux, inclinés dans des attitudes élégiaques ; et les pins, symétriques comme des tuyaux d’orgue, en se balançant continuellement, semblaient chanter. Il y avait des chênes rugueux, énormes, qui se convulsaient, s’étiraient du sol, s’étreignaient les uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à des torses, se lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir, des menaces furibondes, comme un groupe de Titans immobilisés dans leur colère. Quelque chose de plus lourd, une langueur fiévreuse planait au-dessus des mares, découpant la nappe de leurs eaux entre des buissons d’épines ; les lichens, de leur berge, où les loups viennent boire, sont couleur de soufre, brûlés comme par le pas des sorcières, et le coassement ininterrompu des grenouilles répond au cri des corneilles qui tournoient. […]

Beauce - Rabelais

Ainsi joyeusement passerent leur grand chemin, et tousjours grand chere, jusques au dessus de Orleans. Au quel lieu estoit une ample forest de la longueur de trente et cinq lieues, et de largeur dix et sept, ou environ. Icelle estoit horriblement fertile et copieuse en mousches bovines et freslons, de sorte que c'estoit une vraye briguanderye pour les pauvres jumens, asnes et chevaulx.

Mais la jument de Gargantua vengea honnestement tous les oultrages en icelle perpetrées sur les bestes de son espece par un tour duquel ne se doubtoient mie. Car, soubdain qu'ilz feurent entrez en la dicte forest et que les frelons luy eurent livré l'assault, elle desguaina sa queue et si bien s'escarmouchant les esmoucha qu'elle en abatit tout le boys. À tord, à travers, de çà, de là, par cy, par là, de long, de large, dessus, dessoubz, abatoit boys comme un fauscheur faict d'herbes, en sorte que depuis n'y eut ne boys ni frelons, mais feust tout le pays reduict en campaigne.

Quoy voyant, Gargantua y print plaisir bien grand sans aultrement s'en vanter, et dict à ses gens : "Je trouve beau ce", dont fut depuis appelé ce pays la Beauce.

Rabelais. La vie très horrificque du Grand Gargantua père de Pantagruel.

Montpellier - Hippolyte Taine

J’ai traversé la vieille ville. Comme l’ancienne Marseille, comme ces villes qu’on n’aperçoit qu’en passant, Carcassonne, Béziers, Narbonne, cela donne l’idée d’un autre monde. De grandes bâtisses aveugles, presque sans jours, grisâtres, salies par le temps et roussies par le soleil ; souvent, au sommet, une sorte de tour comme en Italie. Des rues étroites ou plutôt des ruelles pavées de cailloux pointus, de morceaux de pierres anguleuses, âpres, tranchantes, qui blessent les pieds ; de petits fumiers, des restes de fruits et de légumes au milieu des rues, des enfants sales, au museau barbouillé de vieille crasse ; les plus grandes maisons inhospitalières d’aspect, fermées sur le dehors et silencieuses comme des cloîtres ; les moindres, les échoppes, les maisons d’ouvriers, ont la porte toute grande ouverte pour laisser entrer l’air, une sorte de rideau bleuâtre la remplace ; à travers les ouvertures, la vue d’une noirceur étrange ; parmi des casseroles, vases de tout genre, outils, habits, linge d’enfant pêle-mêle, une femme nettoie son nourrisson, une autre, immobile, la regarde. L’aspect n’est pas français, mais italien.

Hippolyte Taine. Carnets de voyage.

Mont Mézenc - Jules Vallès

Mes souvenirs heureux datent du temps où je courais les champs ! C'était dans le mois de vacances, quand on m'exilait chez mon grand-oncle le curé, au sommet du mont Mézinc.

On y arrivait sur de lourds chevaux de campagne, par les chemins pierreux, les bois sauvages. La route était affreuse et belle : on marchait, la moitié du temps, entre des rochers, sur la lave éteinte des volcans. Des pierres grises, au flanc verdâtre, dormaient sur leur ventre énorme ; comme des monstres jetés là par un éluge, et, sur la terre, des torrents avaient creusé des routes comme des cicatrices.

En arrivant à la cure, on trouvait en face de soi la maison avec l'écurie, à gauche, l'église à droite ; dans la grande cour, au milieu, deux ou trois arbres dont les feuilles étaient toujours vertes, et adossé contre un mur tapissé de fleurs jaunes un vivier, boîte de pierre où l'eau d'une source tombait glacée et crue, pour s'échapper   par des fissures et descendre en ruisseau dans la prairie. Dans cette eau qui, à la voir, donnait froid aux dents, se baignaient des truites piquées de rouge dont on péchait avec la main les plus belles, quand passait le grand vicaire ou arrivait le petit neveu.

Il soufflait sur ces hauteurs un vent aigu dont l'aile avait touché le front neigeux des Alpes, vif à tuer les faibles et à rendre centenaires les forts.

Jules Vallès. Souvenirs.