Les Bords du Cher - Alain-Fournier

Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant ! Sur la rive où l'on s'arrêta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait en petits prés verts, en saulaies séparées par des clôtures, comme autant de jardins minuscules. De l'autre côté de la rivière les bords étaient formés de collines grises, abruptes, rocheuses ; et sur les plus lointaines on découvrait, parmi les sapins, de petits châteaux romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on entendait aboyer la meute du château de Préveranges.

Nous étions arrivés en ce lieu par un dédale de petits chemins, tantôt hérissés de cailloux blancs, tantôt remplis de sable, – chemins qu'aux abords de la rivière les sources vives transformaient en ruisseaux. Au passage, les branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la manche. Et tantôt nous étions plongés dans la fraîche obscurité des fonds de ravins, tantôt au contraire, les haies interrompues, nous baignions dans la claire lumière de toute la vallée. Au loin sur l'autre rive, quand nous approchâmes, un homme accroché aux rocs, d'un geste lent, tendait des cordes à poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu !

Alain-Fournier. Le Grand Meaulnes.

Saint-Rémy-sur-Durolle - Jean Anglade

Le plus bouffon, à Saint-Rémy-sur-Durolle, c'est qu'il n'y a pas de Durolle. À Boën-sur-Lignon, il y a le Lignon ; à Saint-Pourçain-sur-Sioule, il y a la Sioule ; à Vollore-Montagne, il y a la montagne. Mais à Saint-Rémy, pas plus de Durolle que de plumes sur un crapaud.

Bien sûr, elle n'est pas très loin ; mais pour la voir, il te faut quand même marcher quatre bons kilomètres, descendre jusqu'à la Monnerie. Autrefois, le bourg s'appelait Saint-Rémy-sur-Thiers. Ce qui sans doute parut vexant aux municipaux : pourquoi pas Thiers-sous-Saint-Rémy ? Ils ont donc pris leur indépendance.

La Durolle est une brave rivière, sans fierté, sans tromperie, travailleuse, abondante presque en toutes saisons. Pendant des siècles elle a fait marcher les martinets des couteliers ; elle a nourri la population établie sur ses rives, aussi bien que le Nil en Égypte. Maintenant, avec l'électricité, les coutelleries se sont écartées, ont grimpé sur les collines.

Saint-Rémy n'est pas un gros patelin. Les jours de marché, autour de sa fontaine en lave de Volvic, c'est plein de paysannes, de canards, de pains de beurre, de lapins aplatis dans leur panier, les oreilles couchées sur l'échine, en espérant qu'on ne le verra pas. Des jardiniers montent de Thiers avec leur carriole de légumes et de plants, tirés par une bourrique ; ils partent à minuit pour être chez nous au milieu du jour.

Paris - Place Saint-Sulpice - Huysmans

Pourtant, une partie de son quartier demeurée intacte, près du Luxembourg mutilé, était restée pour lui bienveillante et intime : la place Saint-Sulpice.

Parfois, il déjeunait chez un marchand de vins dont la boutique faisait l’angle de la rue du Vieux-Colombier et de la rue Bonaparte, et là, à l’entresol, par la fenêtre, il plongeait sur la place, contemplait la sortie de la messe, les enfants descendant du parvis, des livres à la main, un peu en avant des père et mère, toute la foule qui s’épandait autour d’une fontaine décorée d’évêques, assis dans des niches, et de lions accroupis au-dessus d’une vasque.
En se penchant un peu sur la balustrade, il apercevait le coin de la rue Saint-Sulpice, un terrible coin, balayé par le vent de la rue Férou et occupé, lui aussi, par un marchand de vins qui possédait la clientèle assoiffée des chantres. Et cette partie de la place l’intéressait, avec sa vue de gens vacillant sur leurs pieds, la main au chapeau, sous la tourmente, près des grands omnibus de la Villette, dont les larges caisses rouge-brun s’alignent, au ras du trottoir, devant l’église.

Paris - Avenue Hoche - Jules Romains

L'avenue Hoche, en sept cent cinquante mètres de maisons cossues, joint la place de l'Étoile à la grille du parc Monceau. De l'une à l'autre, elle descend en pente facile. Sa largeur – trottoirs et chaussées – répond à ce que l'on considérait comme le plus souhaitable pour une avenue de résidence luxueuse, dans les périodes de prospérité du dix-neuvième siècle.

Elle n'est coupée que d'un petit nombre de rues, dont la seule qui fasse vraiment carrefour et remous est celle du faubourg Saint-Honoré. Donc le mouvement des voitures peut y prendre une continuité aisée. La circulation n'y connaît pas encore cet excès de hâte et de calcul, cette obsession de l'obstacle, de la résistance, du conflit, qui s'accordent mal avec l'idée de la richesse amplement acquise, et des droits de jouissance étalée qu'elle confère.
Orientée du sud-ouest au nord-est, l'avenue ne reçoit franchement le soleil qu'assez tard ; et la moitié de l'année, il est déjà bien bas dans le ciel, et mangé par les toits, quand il y pénètre. Quelques jours par an, il vient se coucher derrière l'Arc de Triomphe ; mais le monument est vu de biais ; et jusque dans ces soirs exceptionnels, il semble garder pour d'autres spectateurs principaux son effet de munificence.

Il en résulte qu'à l'ordinaire, tout en se répandant sans parcimonie dans une voie aussi spacieuse, la lumière y garde l'aspect froid, gris et général, qui convient d'ailleurs on ne peut mieux à ces façades dont le soubassement est fait non de boutiques animée, mais de larbins et de concierges.