Paris - Cité Berryer - Huysmans

Connais-tu au moins la cité Berryer ? […]

Imagine-toi une longue cour cloîtrée par de hauts murs. Du noir de fumée par tout, des sillons de pluie et des lézardes zigzaguant sur toutes les maisons, du haut en bas ; des fenêtres garnies de linges séchant sur des cordes et soulevés par des têtes dépeignées de femmes qui vident à tour de bras, à chaque étage, de l’eau savonneuse dans les éviers. Sur les pavés, des tables munies à chaque coin de manches à balais supportant des plafonds de vieilles bâches rangées en deux bandes si rapprochées qu’un couple de personnes peut à peine passer le front dans l’étroit sentier, ensemble. Avec cela, un déballage étonnant de poissons et de viandes, de chevalières et de chaînes en doublé, à larges coulants, pour les maquignons et les souteneurs, des tas d’échaudés, des plumeaux et des lavettes, des résilles chenillées et des jarretières teintes de vermillon dur et de vert cru, des galoches, des alèses et des buscs, des faux cheveux et des cannes, c’est là, vaguement, le décor et les accessoires.

Château de Cabidos - Francis Jammes

Le lourd château rêvait dans l'épaisse moisson,
Sous le ciel-de-lit bleu d'un beau temps sans frisson.
Dans la cuisine l'eau jaillissait d'une pompe.
Quelques aïeux, encore qu'avec assez de pompe
Trônant dans le salon, étaient assez mal faits,
Dont les dames portaient sur le sein des bouquets.
Des fauteuils recouverts, d'un goût Louis-Philippe,
Aux souples fleurs des champs mélangeaient les tulipes.
La maîtresse du lieu faisait sonner ses clefs,
Ouvrant tout grands, de chambre en chambre, les volets.
Des rideaux de brocart y criaient comme y crient
Les grillons au plus fort des flammes des prairies :
On n'avait pu parquer la campagne au dehors,
Ici continuant ses mille boutons-d'or.
On aurait beau donner deux tours à la serrure
Lorsque l'on s'en irait, que toujours la nature
Aux cheveux de soleil s'étendrait là-dedans,
Pareille à toi dans l'ombre, ô Belle-au-bois dormant.

Francis Jammes. Ma France poétique.

Langres - Stendhal

En montant à Langres, qui est sur une montagne, le postillon me dit qu’après Briançon c’est la ville de France la plus élevée au-dessus de la mer.

Je fais arriver ma calèche au pied des tours de l’antique cathédrale. Elle paraît bâtie sur les ruines d’un temple romain. Le péristyle du chœur est d’ordre corinthien, et l’on y voit ces crânes de béliers par lesquels les anciens marquaient qu’un temple était accrédité et qu’on y faisait beaucoup de sacrifices. le style de la cathédrale est roman, avec des parties gothiques. Le portail est un ridicule ouvrage du XVIIIe siècle ; le jubé, en forme d’arc de triomphe, date de 1560. La chaire en marbre rouge fait ouvrir de grands yeux aux paysans des environs.

De la cathédrale, j’ai fait une fort longue course par un vent très froid, pour arriver au reste d’une porte romaine enclavée dans un mur de fortification. J’ai trouvé quatre pilastres corinthiens construits avec beaucoup de soins, la frise présentait des armures.

Toulouse - Hippolyte Taine

Beaux quais, l’eau est toujours belle. Un moulin énorme avec différents étages et canaux d’eau courante, encadrés de verdure vivante. Une large écluse réunissant les eaux au centre de la rivière. — Les maisons rouges luisent d’une belle couleur franche ou sombre au soleil couchant. — En face est un vieil hôpital avec d’étranges fenêtres borgnes, mais vaste et grandiose ; le haut mur bruni, mal percé, surplombe avec un air menaçant comme au moyen âge.

Derrière, monte un grand dôme, celui de Saint-Nicolas qui, à la nuit tombée, prenait une apparence tragique.

En amont s’allonge un solide pont de pierre, flanqué à l’entrée de deux tours carrées terminées en pointe (style Louis XIII). Elles le défendaient sans doute autrefois.

Vers le Midi, les collines montent. L’air est si transparent, qu’on aperçoit dans un lointain énorme, comme une assise vaporeuse de nuages blanchâtres, la chaîne des Pyrénées. Ces collines, haussées les unes par-dessus les autres, font plaisir. La rivière arrive en les longeant, enveloppée de verdure riante. Cela m’a rappelé mon beau voyage — un beau et triste voyage, — j’en ai mis la partie idéale dans mon livre. On fait toujours ainsi ; il n’y a que certains paysages, et encore à certains moments, qui présentent la beauté achevée. Ordinairement on n’a que des commencements de sensations, des motifs de cavatine ! Pour les avoir parfaites, il faut les corriger, les compléter.