Nolay - Cirque du bout du monde - Alexandre Dumas

On nous demanda si nous avions vu le Vaux-Chignon ; nous répondîmes négativement, le nom même de cette curiosité nous étant inconnu. Comme il n’était encore qu’une heure de l’après-midi, nous ordonnâmes au postillon de nous y conduire.

Le postillon prit la grande route, comme s’il voulait nous ramener à Paris puis, enfin, quittant le chemin, se jeta dans les terres. Cinq minutes après, il tournait court devant une espèce de précipice. Nous étions arrivés à la merveille.

En effet, c’est une chose bizarre : au milieu d’une de ces grandes plaines de Bourgogne, où nul accident de terrain n’empêche la vue de s’étendre, le sol se fend tout à coup sur une longueur d’une lieue et demie et sur une largeur de cinq cents pas, laissant apercevoir, à la profondeur de deux cents pieds à peu près, une vallée délicieuse, verte comme l’émeraude et sillonnée par une petite rivière blanche et bruissante, qui s’harmonise admirablement avec elle comme grandeur et comme contour.

Nous descendîmes une rampe assez douce, et, au bout de dix minutes à peu près, nous nous trouvâmes au milieu de ce petit eldorado bourguignon que les roches qui l’entourent, coupées à pic et surplombant sur lui, isolent du reste du monde. Là, en remontant le cours de la petite rivière, dont nous ne sûmes pas le nom et qui, probablement, n’en a point encore, sans apercevoir ni un homme ni une maison, nous vîmes des moissons qui semblaient pousser pour les oiseaux du ciel, des raisins que rien ne défendait contre la soif des curieux, des arbres fruitiers pliant sous leur propre poids. Au milieu de tant de solitude, de silence et de richesses, on serait vainement tenté de croire que ce coin de terre est resté inconnu aux hommes.

Le-Vivier-sur-Mer - Paul Féval

Si vous descendez de nuit la dernière côte de la route de Saint-Malo à Dol, entre Saint-Benoît-des-Ondes et Cancale, pour peu qu'il y ait un léger voile de brume sur le sol plat du Marais, vous ne savez de quel côté de la digue est la grève, de quel côté la terre ferme. À droite et à gauche, c'est la même intensité morne et muette. Nul mouvement de terrain n'indique la campagne habitée ; vous diriez que la route court entre deux grandes mers.

C'est que les choses passées ont leurs spectres comme les hommes décédés ; c'est que la nuit évoque le fantôme des mondes transformés aussi bien que les ombres humaines.

Où passe à présent le chemin, la mer roula ses flots rapides. Ce marais de Dol, aux moissons opulentes, qui étend à perte de vue son horizon de pommiers trapus, c'était une baie. Le mont Dol et Lîlemer étaient deux îles, tout comme Saint-Michel et Tombelène. Pour trouver le village, il fallait gagner les abords de Châteauneuf, où la mare de Saint-Coulman reste comme une protestation de la mer expulsée.

Et, chose merveilleuse, car ce pays est tout plein de miracles, avant d'être une baie, c'était une forêt sauvage !

Une forêt qui n'arrêtait pas sa lisière à la ligne du rivage actuel, mais qui descendait la grève et plantait ses chênes géants jusque par delà les îles Chaussey.

Marseille - Jean Lorrain

Marseille !… du soleil, mais un petit froid vif, comme un motif aigu de fifre, dans l'allégresse ensoleillée de la symphonie d'odeurs et de couleurs du marché aux fleurs des Allées (Prononcez les Allllées !), les Allées de Meilhan, leurs allées, d'où le vieux port apparaît dans une brusque traînée de lumière, aquarelle fauve et dorée, gouachée de terre de sienne et d'ocre, entre les devantures de la Cannabière et son prodigieux mouvement ; la Cannebière, le légitime orgueil de tout Marseillais.

Il fleure la jonquille et la violette, le marché aux fleurs des Allées, mais discrètement, froidement ; les marchands et leurs gerbes de roses thé grelottent ; les fleuristes ont la pâleur mate et délicate de leurs fleurs, mais les mimosas égrènent une si belle clarté d'or : printemps du Midi, printemps menteur.

Jean Lorrain. Poussières de Paris.

Chagny - Jacques Réda

Après tout un long jour haletant de locomotives,
On descendait avec le soir en gare de Chagny.
Il fallit changer : l'autorail aux cabines alternatives
Cuisait, rouge et blanc sur sa voir et, sans qu'on s'en plaignît,
Il fallait entrer dans ce four pour finir le voyage :
Douze kilomètres, profonds comme un temps revécu,
Dans le pays dont la fraîcheur, alors, sur le visage,
Venait par la portière ouverte, avec l'appel aigu
De la trompe aux deux tons qui semblait saluer les vaches ;
Avec l'odeur des foins, des routes blanches, du canal
Saisi de frissons ou criblé d'éblouissantes taches –
Et la charrette au croisement d'un chemin vicinal.

On s'arrêtait souvent : Santenay, Chelly-les-Maranges,
Saint-Gilles, Dennevy, gares du bout du monde, en bois,
Aux cabinets de chèvrefeuille, et telles que des granges
Croulant entre le potager et du linge aux abois.
C'était peut-être en tout une affaire de vingt minutes.
Mais le train du retour franchit des espaces sans fin
Et (bien qu'on reconnût déjà des vignes, leurs cahutes),
Toujours nouveaux. À l'arrivée, on avait soif et faim.

Jacques Réda. Recommandations aux promeneurs. (Gallimard)