Paris - Rue des Poissonniers - Francis Carco

Sous une pluie fine la rue des Poissonniers n'offrait guère d'agrément.

Ses quelques débits, dont les carreaux brouillés s'ornaient, en lettres blanches, des inscriptions : Au Signal d'Arrêt, À la Descente du Nord, À la Renommée du Bon vin, se succédaient sans pittoresque. De rares consommateurs y vidaient sur le zinc des chopes et une énorme bobine de câbles électriques, abandonnée contre un trottoir, n'ajoutait au décor rien qui pût l'égayer.

Tout semblait somnolent, flétri, pétrifié. Une fabrique à vendre, avec sa façade écaillée, sa lourde porte, ses fenêtres grillagées aux vitres brisées, ses murs de plâtre tailladés et crasseux dressait sa misérable carcasse ; et, prolongeant l'alignement, d'autres masures laissaient apparaître, sous la lumière livide, leurs verrues et leurs plaies.

Jamais encore je n'avais découvert à cette rue une telle désolation. Elle attristait le voisinage et le ciel bas et morne reflété dans les glaces des bistrots, les ruisseaux, les flaques des trottoirs, n'y empruntait aucun éclat.
– Cinq heures et demi ! pensais-je découragé. C'est long.

Francis Carco. La Rue. (Albin Michel)

Paris - Luxembourg - François Coppée

Cher et vieux Luxembourg ! C'est vers cinquante-six
Que, dans les environs du palais Médicis,
S'étaient logés mes bons parents, dans la pensée
Que je serais ainsi tout proche du lycée
Dont alors j'étais l'un des mauvais écoliers ;
Et le jardin royal, aux massifs réguliers,
Aux vastes boulingrins de verdure qu'embrasse
Le gracieux contour de sa double terrasse,
M'accueillit bien souvent, externe paresseux.

Parmi mes compagnons j'étais déjà de ceux
Qui ne supportent pas la routine ordinaire
Et font sécher des fleurs dans leur dictionnaire ;
Et, poète futur, quand les rayons derniers
Du soleil s'éteignaient sous les noirs marronniers
Et que je m'attardais, rêveur, au pied d'un arbre,
Il me semblait parfois que les dames de marbre,
Clotilde aux longs cheveux, Jeanne écoutant ses voix,
Et la fière Stuart et la fine Valois,
Me jetaient des regards et me faisaient des signes.

Paris - Eustache Deschamps

Quand j’ai la terre et mer avironnée
Et visité en chacune partie
Jérusalem, Egypte et Galilée,
Alixandre, Damas et la Syrie,
Babylone, Le Caire et Tartarie,
    Et tous les ports qui y sont,
Les épices et sucres qui s’y font,
Les fins draps d’or et soye du pays,
Valent trop mieux ce que les Français ont :
Rien ne se peut comparer à Paris.

C’est la cité sur toutes couronnée,
Fontaine et puits de sens et de clergie,
Sur le fleuve de Seine située :
Vigne, bois a, et terres et praerie.
De toutes les biens de cette mortel vie
    A plus qu’autres cités n’ont ;
Tous étrangers l’aiment et aimeront,
Car, pour déduit et pour être jolis,
Jamais cité telle ne trouveront :
Rien ne se peut comparer à Paris.

Mais elle est bien mieux que ville fermée,
Et de châteaux de grande anceserie,
De gens d’honneur et de marchands peuplée,
De tous ouvriers d’armes, d’orfèvrerie ;
De tous les arts c’est la fleur, de quoi qu’on die :
    Tous ouvrages a droit font ;
Subtil engin, entendement profond
Verrez avoir aux habitants toudis,
Et loyauté aux œuvres qu’ils feront :
Rien ne se peut comparer à Paris.

Eustache Deschamps. Ballade de Paris.

Bordeaux - Allée de Tourny - Stendhal

Saint-Dominique, nommé aussi Notre-Dame, est à deux pas de la magnifique place appelée les Allées de Tourny.
Je ne connais pas de plus belle place en France. On a ôté les arbres depuis que la promenade voisine du Château-Trompette en offrait un aussi grand nombre. À chaque instant cette place communique au jardin par de belles rues qui n'ont pas cinquante toises de long. C'est ce qui lui donne une physionomie unique.

Les maisons du couchant, apparemment bâties du temps de M. de Tourny, n'ont qu'un beau premier surmonté quelquefois de petites mansardes. Les maisons du levant, bâties apparemment depuis la démolition du Château-Trompette, ont trois ou quatre étages et sont magnifiques et fort supérieures aux maisons que Paris élève tous les jours et où l'architecture est trop barbarement sacrifiée aux loyers.

Un petit portique fort ingénieux et fort bien entendu termine cette magnifique place au nord. Elle est terminée au midi par la façade du théâtre qui se présente en fuyant, ce qui dissimule un peu l'étrange lourdeur du bâtiment et la triste minceur des colonnes de la façade.

Stendhal. Journal de voyage de Bordeaux à Valence.