Paris - Pont de la Tournelle - Théophile Gautier

En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
Je me suis arrêté quelques instants pour voir
Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.

Un nuage splendide à l'horizon de flamme,
Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor,
D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or.

– Et c'était des clartés à baisser la paupière.
Les tours au front orné de dentelles de pierre,
Le drapeau que le vent fouette, les minarets
Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts,
Les pignons tailladés que surmontent des anges
Aux corps roides et longs, aux figures étranges,
D'un fond clair ressortaient en noir ; l'Archevêché,
Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre
S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre.

– Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
D'une maison du quai ; - l'air était doux ; les eaux
Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague
De la vieille cité berçait l'image vague ;
Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.

Théophile Gautier. Premières poésies.

Boulogne-sur-Mer - Pierre Hamp

Boulogne-sur-Mer, en novembre, le matin. Une transparente brume blanche naissait à terre et devenait opaque à fleur de toit. Pas de ciel. Les vols, en accents circonflexes, des mouettes gris perle, montaient s'engloutir dans ces ténèbres blafardes. Des édifices de la ville en colline, les silhouettes seules apparaissaient, foncées sur écran blanc.
La cathédrale dominante semblait à une distance factice, en fond de décor, un effet d'optique.

De l'autre côté de la Liane, en plaine, une autre église : Brequerecque, posait encore le dessin de sa large façade dépassée en hauteur par des cheminées d'usines aux cratères invisibles, soufflant leurs fumées derrière le brouillard clos.

Autour des grandes attitudes des maisons de Dieu, les maisons des hommes profilaient leurs toits à cheminées. Le brouillard, avalant les reliefs, donnait du paysage l'illusion d'un carton découpé.

Ce temps mou ôtait sa sonorité à la vie de la terre. Les cabrouets des mareyeurs, rendus prudents par la route invisible, roulaient à petite allure. Sur le quai Chanzy, le sifflet des locomotives en manœuvre, étouffé par l'épaisseur de l'atmosphère, s'entendait en mineur.

Paris - Square du Vert-Galant - Leiris

Du square du Vert-Galant, lorsqu'on a descendu l'un ou l'autre des deux escaliers symétriques qui le relient au tablier du pont – comme les degrés d'un praticable menant vers le proscenium où se déroulent les parties les plus palpitantes de l'action –, l'on aperçoit une série de mascarons, figures toutes différentes entre elles, les unes barbues, les autres glabres, mais toujours plus ou moins grimaçantes, et disposées en ligne tout le long du pont, rangée de faces qui semblent les parties constituantes d'un chœur sur le point de prêter voix à la matière minérale, esprits vitaux du granit, fructifications spontanées de la pierre.

Michel Leiris. La Règle du jeu. Biffures. (Gallimard)

Ganagobie - Pierre Magnan

Ils traversèrent les laurières du Païgran. Toute une allée, à gauche de la route, de ces arbres qui n'appartenaient à personne. Leurs feuilles en fer de lance cliquetaient dans le vent du soir. De là, ils coupèrent par l'oseraie de Pont-Bernard où les bosquets de trembles attiraient sur leur miroitement les dernières alouettes.

Le sentier de Ganagobie prenait là, après le pont romain, dans le fossé du siphon du canal. Il s'amorçait sous la trame claire des pins où la chaleur de septembre s'évaporait encore à travers l'odeur de résine.

Ce chemin montait comme un trait, biffant la colline sans un lacet où reposer le pas. Il traversait peloux et vallons, sommaire, mal tracé, fait de poudingue délité qui roulait sous les sandales du moine. C'était un sentier de pénitents. On eût dit qu'il avait été créé pour donner, à celui qui le gravissait, le sentiment de se punir.

Frère Calixte, qui marchait en tête et réglait l'allure, peinait sur ce sentier de rédemption. C'était l'instant où la forteresse des falaises qui soulevaient l'enclume du plateau se parait de cette livrée aile-de-pie qu'elle revêt aux dernières lueurs du jour – éclats d'acier bleu et noir de fumée. Le murmure des pins clairs s'était tu. Les deux hommes pénétraient sous le silence des yeuses et la nuit tombait. Le sentier dès cet instant s'organisait autour de larges marches caladées bossuées par les racines des arbres.