Entre Louisfert et Saint-Aubin - René Guy Cadou

Entre Louisfert et Saint-Aubin-des-Châteaux
Il y a un ruisseau qu’on nomme le Néant
On le traverse à pied sec
Les yeux secs également
Et l’on marche pressé dans cette nuit soudaine
Qui bave sur les bords
Qui fait mal aux pommiers
Vers un village épais comme un fond de citerne
Juste sous la gouttière de l’éternité
Ah ! que le vin est bon quand l’amitié propose
Qu’il est doux d’écouter et de humer le vent
Quand l’ami parle de canards qui se posent
Là-bas très loin à la surface des étangs
Et comme malgré soi on pense au Téméraire
Qu’on trouva un matin dévoré par les loups
Sur un étang gelé tandis que la lumière
D’un plafond gris et blanc tombe sur nos genoux.

René-Guy Cadou. L'Héritage fabuleux. (Seghers).

Bezalles - Médéric Charot

... Bezalles, un petit endroit des environs de Beton-Bazoches, non loin de la forêt de Chenoise, à deux portées de fusil du château de la Bretèche, à mille pas tout au plus de l’ancien domaine du Champcenetz ; enfin tout le monde connaît Bezalles ; Bezalles, la sœur jumelle du village de Boisdon ; Bezalles, la commune légendaire "où la bique a pris le loup". Il n'y a point de bonne grand'mère briarde qui ne vous ait narré la chose...

... Une église en plein champ... comme on n'en voit pas beaucoup, avec sa longue toiture en pente douce, couverte d'herbes et de fleurs, qui descend presque jusqu'à terre ; si près de terre, en vérité, qu'un garçon de charrue inattentif à son attelage pourrait bien, quelque jour, s'en aller labourer par mégarde les quatre ou cinq vieilles tuiles moussues dont s'abrite le clocher...

Médéric Charot. Romans paysans : La Chanson du berger.

Parentis, Biscarosse - Hugo

À quelques lieues de marche, est la forêt, puis au-delà de la forêt la bruyère, la lande, le désert, sombre solitude où la cigale chante, où l'oiseau se tait, où toute habitation humaine disparaît, et que traversent silencieusement, à de longs intervalles, des caravanes de grands bœufs vêtus de linceuls blancs ; on se dit qu'au-delà de ces solitudes de sable sont les étangs, solitudes d'eau, Sanguinet, Parentis, Mimizan, Léon, Biscarosse, avec leur fauve population de loups, de putois, de sangliers et d'écureuils, avec leur végétation inextricable, surier, laurier franc, robinier, cyste à feuilles de sauge, houx énormes, aubépines gigantesques, ajoncs de vingt pieds de haut, avec leurs forêts vierges où l'on ne peut s'aventurer sans une hache et une boussole ; on se représente au milieu de ces bois immenses le grand Cassou, ce chêne mystérieux dont le branchage hideux versait sur toute la contrée les superstitions et les terreurs.

On pense qu'au delà des étangs il y a les dunes, montagnes de sable qui marchent, qui chassent les étangs devant elles, qui engloutissent les pinadas, les villages et les clochers, et dont les ouragans changent la forme ; et l'on se dit qu'au delà des dunes il y a l'océan. Les dunes dévorent les étangs, l'océan dévore les dunes.

Ainsi les landes, les étangs, les dunes, la mer, voilà les quatre zones que la pensée traverse. On se les figure l'une après l'autre, toutes plus farouches les unes que les autres. On voit les vautours voler au-dessus des landes, les grues au-dessus des lagunes, et les goélands au-dessus de la mer. On regarde ramper sur les dunes les tortues et les serpents. Le spectre d'une nature morne vous apparaît.

La rêverie emplit l'esprit. Des paysages inconnus et fantastiques tremblent et miroitent devant vos yeux. Des hommes appuyés sur un long bâton et montés sur des échasses passent dans les brumes de l'horizon sur la crête des collines comme de grandes araignées. On croit voir se dresser dans les ondulations des dunes les pyramides énigmatiques de Mimizan, et l'on prête l'oreille comme si l'on entendait le chant sauvage et doux des paysannes de Parentis, et l'on regarde au loin comme si l'on voyait marcher pieds nus dans les vagues les belles filles de Biscarosse coiffées d'immortelles de mer.

Victor Hugo. Voyages : Pyrénées.

Bois de Boulogne - Le lac - Zola

Elle s’était tout à fait tournée, elle contemplait l’étrange tableau qui s’effaçait derrière elle. La nuit était presque venue ; un lent crépuscule tombait comme une cendre fine.

Le lac, vu de face, dans le jour pâle qui traînait encore sur l’eau, s’arrondissait, pareil à une immense plaque d’étain ; aux deux bords, les bois d’arbres verts dont les troncs minces et droits semblent sortir de la nappe dormante, prenaient, à cette heure, des apparences de colonnades violâtres, dessinant de leur architecture régulière les courbes étudiées des rives ; puis, au fond, des massifs montaient, de grands feuillages confus, de larges taches noires fermaient l’horizon.

Il y avait là, derrière ces taches, une lueur de braise, un coucher de soleil à demi éteint qui n’enflammait qu’un bout de l’immensité grise. Au-dessus de ce lac immobile, de ces futaies basses, de ce point de vue si singulièrement plat, le creux du ciel s’ouvrait, infini, plus profond et plus large.

 Ce grand morceau de ciel sur ce petit coin de nature, avait un frisson, une tristesse vague ; et il tombait de ces hauteurs pâlissantes une telle mélancolie d’automne, une nuit si douce et si navrée, que le Bois, peu à peu enveloppé dans un linceul d’ombre, perdait ses grâces mondaines, agrandi, tout plein du charme puissant des forêts.

Le trot des équipages, dont les ténèbres éteignaient les couleurs vives, s’élevait, semblable à des voix lointaines de feuilles et d’eaux courantes. Tout allait en se mourant. Dans l’effacement universel, au milieu du lac, la voile latine de la grande barque de promenade se détachait, nette et vigoureuse, sur la lueur de braise du couchant. Et l’on ne voyait plus que cette voile, que ce triangle de toile jaune, élargi démesurément.

Zola. La Curée.