Paris - Pont Mirabeau - Apollinaire

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
                Et nos amours
         Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

        Vienne la nuit sonne l’heure
        Les jours s’en vont je demeure.

Les mains dans les mains restons face à face
               Tandis que sous
        Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse.

        Vienne la nuit sonne l’heure
        Les jours s’en vont je demeure.

Le Lac Pavin - Paul Bourget

Le Pavin s'étendait, vraiment digne, par sa solitude et sa sauvagerie, du nom qui lui a été donné : Pavens, le redoutable, l'effrayant. C'est une nappe d'eau presque ronde, d'une circonférence d'une lieue environ, prise entre les bords, taillés à pic, d'un cratère. Cela fait une immense coupe, remplie jusqu'aux deux tiers de sa profondeur par cette eau immobile, verte et glacée. Au-dessus s'érige la longue falaise, circulaire et boisée. Le lac était recouvert en ce moment d'une couche de glace qui arrivait tout près du bord. À peine s'il restait une marge d'eau libre qui se crispait dans un clapotis imperceptible. Le soleil frappait cette glace miroitante, comme givrée. La neige des derniers jours et de la nuit blanchissait les cimes des sapins et des mélèzes. Elle avait fondu sur les feuilles séchées des hêtres. L'ensemble formait un horizon d'horreur de la plus farouche beauté. Pas trace de vie humaine, qu'une barque, un vieux bachot noyé d'eau et amarré contre une pierre. Une paix de tombe enveloppait l'ancien volcan, coupée par le bruit des branches mortes qui criaient sous les pieds.

Paul Bourget. Le Démon de midi.

Mont-Saint-Michel - Hugo

Près d'Avranches

La nuit morne tombait sur la morne étendue.
Le vent du soir soufflait, et, d’une aile éperdue,
Faisait fuir, à travers les écueils de granit,
Quelques voiles au port, quelques oiseaux au nid.

Triste jusqu’à la mort, je contemplais le monde.
Oh ! Que la mer est vaste et que l’âme est profonde !
Saint-Michel surgissait, seul sur les flots amers,
Chéops de l’occident, pyramide des mers.

Je songeais à l'Égypte aux plis infranchissables,
À la grande isolée éternelle des sables,
Noire tente des rois, ce tas d’ombres qui dort
Dans le camp immobile et sombre de la mort.

Hélas ! Dans ces déserts, qu’emplit d’un souffle immense
Dieu, seul dans sa colère et seul dans sa clémence,
Ce que l’homme a dressé debout sur l’horizon,
Là-bas, c’est le sépulcre, ici, c’est la prison.       

Victor Hugo. Les quatre vents de l'esprit.

Quiberon - Hippolyte Taine

Nous descendons dans la presqu’île de Quiberon et nous passons l’après-midi sur la grève. La voiture roule pendant une lieue et demie dans la plaine bossuée, hérissée d’herbes, sans qu’on puisse voir la mer. — Pas un arbre ; les genêts, les ajoncs sont hauts comme la main. On a essayé des sillons pour faire croître des arbustes dans leurs creux : rien n’est venu. De loin en loin, derrière une hauteur, on aperçoit un sapin haut d’un pied et demi. L’éternel vent de la mer raplatit ou rase toutes les plantes ; une steppe n’est pas plus désolée.

Enfin, à l’isthme apparait la double mer : l’une à l’orient, d’un bleu intense, le plus riche et le plus fort qu’on puisse imaginer, immobile, l’autre à l’occident, écumeuse et déversée contre le bord en vagues incessantes : on l’appelle la mer sauvage. Elle luit, glauque et miroitante à l’infini, coupée çà et là d’îlots rugueux et noirâtres. En approchant de la côte, sur les algues, elle se gonfle en lames violettes, de la teinte la plus magnifique et la plus nuancée, frangées d’argent à la cime et retombant en volutes sous la pluie de rayons qui les traverse. Par elle, toute la côte semble se tresser une opulente couronne de violettes fauves et d’argent bruni. Les paillettes de talc scintillent par millions dans le sable blanc de la plage. Des femmes aux pieds blancs, un râteau à la main, ramassent les algues sèches ; le vent, avec la salure de la mer, leur arrive au visage, apportant une roulante harmonie de bruissements et une poussière d’écume.