Saint-Sauveur-le-Vicomte - Barbey d'Aurevilly

Il me prit fantaisie d'aller faire un pèlerinage nocturne à tous les coins de Saint-Sauveur et de revoir cette bourgade, qui n'est plus qu'un fantôme pour moi, à la lumière des fantômes. Ma rôderie de revenant a été solitaire. La lune était sous une gaze de nuages gris, le vent plaignant, l'air vif mais non froid.

La bourgade était tout entière sous ses contrevents liserés, par leurs fentes, de lumière. Excepté une forge allumée, irradiant par sa porte ouverte, à une des extrémités de cette rue des Lices, où j'ai fait galoper Néhel de Néhou, toute vie était repliée, morne et silencieuse… Je me suis arrêté bien des fois à regarder la physionomie des pignons, l'air des portes sur la clanche desquelles j'avais mis tant de fois ma petite main d'enfant ; j'ai compté les rides de ces maisons que le temps a sillonnées comme des visages… J'ai avalé lentement, en me la distillant dans le coeur, cette coupe de mélancolie… La rivière profonde (Douce Deep) luisait sous la nuée qui cachait la lune.

Un bateau à tangue était à l'amarre, et la voile à moitié tendue frissonnait à l'air de la nuit. Revenu. Rêvassé au coin du feu, l'âme pleine de choses mortes et de personnes mortes. Il n'y a que la mort qui soit vivante dans ce singulier monde qu'on appelle la vie ! – Travaillé ; lu – mais dominé par les pensées que j'avais évoquées dans ma randonnée nocturne… Je viens de mettre la tête à la fenêtre. La lune impatientée a rejeté son masque de gaze. Il n'y a plus un nuage au ciel. Le ciel bleu étincelle sur le toit bleu de la maison d'en face. Un silence unique : le silence de ce pays-ci ! Le pavé de la rue, blanc de lune, a l'éclat d'un miroir.

Jules Barbey d'Aurevilly. Voyage en Normandie.

Paris - Le Louvre - François Coppée

Un jour, — pardonnez-moi ce crime, ô grands plastiques !
Un jour, je promenais dans le Louvre, aux Antiques,
Mes rêves d’art intime et de modernité.
Le Musée est très-frais et très-calme, en été.
Après le Carrousel torride et son asphalte,
Il est doux, par les jours trop chauds, d’y faire halte ;
Car la sérénité des vieux marbres d’Hellas
Rafraîchit le flaneur respectueux et las,
Et lui verse dans l’âme une paix infinie.

Ce fut un jour de juin, devant la Polymnie,
Que je vis cette enfant assise et copiant.
Pauvre fille ! elle était sur un étroit pliant,
Tenant sur ses genoux, comme sur une table,
Son carton, et souvent d’un air inconfortable,
Se penchant de côté pour tailler son fusain.
Près d’elle, j’aperçus là, sur le banc voisin,
Son petit mantelet, vieux de plusieurs années,
Et son chapeau de paille aux brides bien fanées.

Cannes - Pierre de Coulevain

Je n'ai jamais aimé ce qu'on appelle prétentieusement « la Côte d'Azur » et cette nouvelle expérience que je fais ne me réconcilie pas avec elle.

Fausse chaleur, lumière aveuglante ; dans l'atmosphère, un souffle de mistral qui balaie toutes les brumes, intensifie le bleu du ciel et de la mer jusqu'à l'indigo et donne aux lignes une dureté désagréable.

De la verdure, des fleurs et puis le silence de l'hiver, pas un champ d'oiseau. Les paysans les tuent par ignorance et par avarice.

Les couchers du soleil sont merveilleux, mais perfides. On voudrait rester dehors pour ne pas perdre une seule des dégradations de la lumière, de ce violet doré qu'aucune palette humaine ne peut donner et il faut rentrer. Une humidité particulière vous met dans le dos un frisson de petite mort. L'air se charge d'ennemis visibles et invisibles, dans cet air mauvais les moustiques, ce poison ailé, possédés d'une ivresse d'amour, dansent leur danse de reproduction et renouvellement peut-être leur provision de venin.

Pierre de Coulevain. Sur la branche.

Vallée de la Lupte - Louis Goudall

Dans le trajet de Cahors à Montauban, quand on vient de quitter la petite ville de Castelnau, la diligence débouche brusquement dans une magnifique vallée, appelée Vallée de la Lupte, du nom d'un ruisseau large de vingt pieds, qui l'arrose dans toute sa longueur.

Il est bien rare qu'un étranger ne laisse pas échapper un cri d'admiration à l'entrée de cette vallée unique peut-être dans tout le Quercy, et dont la configuration pittoresque nous impose quelques détails descriptifs.

Imaginez-vous une immense plaine verte se déroulant à perte de vue entre deux rangées de collines parallèles, celles-ci flanquées à mi-côte de charmantes habitations aux volets verts, ou de gais villages qui ont fait leur nid dans les vignes, et couronnées à leur cime, pour la plupart, de moulins à vent bâtis en pierres de taille, sveltes quoique massifs, et dont le chapeau conique laboure le bleu de l'air de sa girouette déchevelée.

En bas une végétation luxuriante ; de superbes carrés de maïs semblables à des plantations de cannes à sucre, ou de vastes champs d'un blé dru et lourd, aux épis surchargés de grains, et que sa qualité supérieure a rendu célèbre dans presque tout le midi.

On ne saurait faire trente pas qu'on ne rencontre, au débouché d'une avenue ou d'un chemin creux, quelques-uns de ces meuniers tout blancs de costume et de visage, qui s'en vont chercher dans les métairies ce fameux blé de Castelnau, oui qui en rapportent la farine aux pratiques du moulin. Montés sur des chevaux de haute taille, ou plutôt hissés sur les sacs qui forment leur lourde charge, on les prendrait volontiers de loin, à l'allure égale de leurs montures, à leur silhouette immobile et enfarinée, pour des Arabes en burnous blancs traversant le désert au pas mesuré des dromadaires.

Louis Goudall. L'Hermine de village.