Puisaye - Colette
J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif...
Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs qu'un fruit mûrit on ne sait où – là-bas, ici, tout près – un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près...
Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s'ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir...
Et si tu arrivais, un jour d'été, dans mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m'oublierais, et tu t'assoirais là, pour n'en plus bouger jusqu'au terme de ta vie.
Colette. Les vrilles de la vigne. (Fayard)
Paris - Passage des Douze Maisons - Alphonse Daudet
l y a quelques années, j’habitais un petit pavillon aux Champs-Élysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu’il semble qu’on n’y passe qu’en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle manie d’avare ou de vieux laissait traîner ainsi au cœur de ce beau quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons basses, bâties de travers, avec l’escalier en dehors et des terrasses de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres, de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d’ouvriers, de petits rentiers, quelques artistes, — on en trouve partout où il reste des arbres, — et enfin deux ou trois garnis d’aspect sordide, comme encrassés par des générations de misères, Tout autour, la splendeur et le bruit des Champs-Élysées, un roulement continu, un cliquetis de harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées, les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs rares des jardinières…
Mimizan - Hélène Duffau
Le vieux Léon se rendait au bord de l’océan pour prélever de la dune quelques-unes des plantes qui y avaient été introduites afin de stabiliser le sable incessamment soufflé et repoussé par le vent marin, évitant de la sorte qu’il ne recouvre les terres. Au centre de l’actuel village de Mimizan, une borne indiquait l’emplacement de l’ancien bourg, aujourd’hui largement ensablé. Les habitants surveillaient la dune avec interrogation et constataient pourtant que la montagne de sable, arrêtée dans sa progression insidieuse à grands renforts de plantes et de barrières de pins alignés, ne représentait plus le danger auquel leurs ancêtres avaient dû se confronter.
Le littoral avait été bordé d’une bande que les botanistes voulaient protectrice. Comme ils l’avaient anticipé, la plantation empêchait maintenant le sable de continuer sa progression vertigineuse vers l’intérieur du département. Elle maintenait la dune stable. Le danger semblait jugulé. L’inéluctable enlisement et recouvrement des terres et des habitations avait changé de mesure.
Le vieux Léon venait de passer quarante-six ans. Il œuvrait toute la journée dans la lande en quête de breuvages médicinaux qu’il confectionnait en mêlant de la bruyère et sa terre, un peu de genêt, quelques glands. Il goûtait systématiquement tout ce qu’il concoctait et avait la mémoire de ses diverses recettes.
Hélène Duffau. A Marana. (Éditions TME)
Paris - Pierre Reverdy
Il y a parfois dans la ville ceux qui ne bougent plus
entre les murs noircis comme des pages pleines
Le cadre illuminé passant sur les trottoirs
Dans ce paysage parisien roux à l’heure où on n’allume
pas encore les vitrines
Il y a tous ceux qui passent feuilles et gens
Sur le fond du jardin bien rangé sous le ciel
A droite les belles rues
A gauche le grand fleuve
Ceux qui ne bougent pas et qui parlent sur la terrasse
dallée près de la balustrade noire au reflet vert
La ville tourne autour de l’obélisque et la province
regarde les images
Les images en relief et en couleurs
Il y a au fond de l’air cette algue majuscule
Cette tête nue sous les éclairs
Cette figure précise plus fine et plus réelle qui se détache
en clair
Sur le brouillard
Pierre Reverdy. Plupart du temps – Paris prévu. (Flammarion)
