Un phare en Saintonge - Eugène Fromentin

À l'extrémité du pays, sur une sorte de presqu'île caillouteuse battue de trois côtés par les lames, il y avait un phare, aujourd'hui détruit, entouré d'un très petit jardin, avec des haies de tamaris plantés si près du bord qu'ils étaient noyés d'écume à chaque marée un peu forte.

L'endroit était particulièrement désert, la falaise y était plus haute, la mer plus vaste et plus conforme à l'idée qu'on se fait de ce bleu désert sans limites et de cette solitude agitée. L'horizon circulaire qu'on embrassait de ce point culminant du rivage, même sans quitter le pied de la tour, offrait une surprise grandiose dans un pays si pauvrement dessiné qu'il n'a presque jamais ni contours ni perspectives.

Je me souviens qu'un jour Madeleine et M. de Nièvres voulurent monter au sommet du phare.

Les Omergues - Giono

Angelo partit à quatre heures du matin. Les bois de hêtres dont lui avait parlé le garçon d'écurie étaient très beaux. Ils étaient répandus par petits bosquets sur des pâturages très maigres couleur de renard, sur des terres à perte de vue, ondulées sous des lavandes et des pierrailles.

Le petit chemin de terre fort doux au pas du cheval et qui montait sur ce flanc de la montagne en pente douce serpentait entre ces bosquets d'arbres dans lesquels la lumière oblique de l'extrême matin ouvrait de profondes avenues dorées et la perspective d'immenses salles aux voûtes vertes soutenues par des multitudes de piliers blancs. Tout autour de ces hauts parages vermeils l'horizon dormait sous des brumes noires et pourpres.

Le cheval marchait gaiement. Angelo arriva au pas de Redortiers vers les neuf heures. De là, il pouvait plonger ses regards dans la vallée où il allait descendre. De ce côté, la montagne tombait en pentes raides. Au fond, il pouvait voir de maigres terres carrelées, traversées par un ruisseau sans doute sec parce que très blanc et une grand-route bordée de peupliers. Il était presque au-dessus, à quelque cinq ou six cents mètres de haut de ce hameau que le garçon d'écurie avait appelé Les Omergues. Chose curieuse : les toits des maisons étaient couverts d'oiseaux.

Jean Giono. Angelo.  (Gallimard)

Bonifacio - Charles Guérin

Une des villes les plus curieuses du bassin de la Méditerranée et peut-être de toute l'Europe, c'est sans contredit Bonifacio. […]

La côte est déchiquetée et l'imagination des pêcheurs a métamorphosé en monstres marins pétrifiés les récifs qui émergent des bas-fonds. Une longue file de rochers comme encapuchonnés d'un froc s'étend à trois ou quatre milles au large : ce sont les Moines, écueils féconds en naufrages où plus d'un navire a disparu. […]

L'entrée du port de Bonifacio est tortueuse et étroite, et le port lui-même n'est qu'un enfoncement naturel d'un mille de longueur entre des rochers calcaires et une plage sablonneuse. À peine débarqué, le voyageur, pour monter à la haute ville, a le choix entre la route nouvelle qui contourne le monticule sur lequel est assise la forteresse, ou le vieil escalier génois praticable même aux bêtes de somme, qui s'arrête au pont-levis. […]

Honfleur - Henri de Régnier

On ne voyait pas la mer, de la maison où je suis né, mais le port n’en était pas loin avec ses quais, ses bassins, sa jetée, et la mer était intimement mêlée à la vie de cette petite ville normande dont je revois encore dans mon souvenir les rues étroites et pittoresques où les coiffes paysannes se croisaient avec les bérets marins. Je revois le marché avec ses étalages de grasses volailles et de grosses mottes de beurre, la poissonnerie, si bruyante aux heures de vente à la criée, quand les barques de pêche avaient déchargé les captures de leurs filets et que, voiles carguées, elles montraient à marée basse leurs flancs tout incrustés de coquillages et tout visqueux d’algues et de vase, les lourdes barques que j’aimais à voir rentrer et dont je retrouvais les coques et les agrès en miniature suspendus en ex-voto à la voûte de l’antique chapelle auprès de laquelle j’allais jouer, enfant, sous les grands arbres de la Côte de Grâce, tout frémissants des souffles de l’Estuaire.

Certes, je l’aimais, cette Côte de Grâce, qu’on l’abordât par les raidillons du Mont Joli, qu’on y parvînt par la longue avenue en pente ombragée qui y conduisait, mais je lui préférais encore les quais avec leurs anneaux de fer où s’amarraient les câbles goudronnés, où les douaniers faisaient les cent pas, où zigzaguait parfois un matelot éméché, où les retraités fumaient leur pipe en crachant gravement sur la dalle, où se bousculaient les polissons, les quais où le bateau à vapeur, venu du Havre, accostait et bombait sur ses roues à aubes ses imposants tambours, où les voiliers de Norvège débarquaient leur chargement de planches de sapin aux larmes résineuses, les bons vieux quais de mon Honfleur natal que dominait le bizarre édifice de la Lieutenance, les quais où j’avais admiré, une fois, au milieu d’un cercle de badauds, un étonnant personnage qui, moyennant quelque monnaie qu’on lui donnait, se régalait, sans en paraître incommodé, d’un plat de galets dont il avalait le plus gros avec une visible satisfaction.

Henri de Régnier. Escales en Méditerranée.