Le canal du Languedoc - Corneille

La Garonne et l'Atax dans leurs grottes profondes
Soupiraient de longtemps pour voir unir leurs ondes,
Et faire ainsi couler par un heureux penchant
Les trésors de l'aurore aux rives du couchant :

Mais a des vœux si doux, à des flammes si belles
La nature attachée à ses lois éternelles,
Pour obstacle invincible opposoit fiérement
Des monts et des rochers l'affreux enchaînement.

France, ton grand Roi parle et ces rochers se fendent,
La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent,
Tout cède, et l'eau qui suit les passages ouverts
Le fait voir tout-puissant sur terre et les mers.

Pierre Corneille. Sur le canal du Languedoc.

Paris - Cimetière Montmartre - Goncourt

Dix minutes après, Mlle de Varandeuil disait au cocher de fiacre qu’elle avait envoyé chercher :
– Cimetière Montmartre !

Au loin, un mur s’allongeait, un mur de fermeture, tout droit, continuant toujours. Le filet de neige qui lignait son chaperon lui donnait une couleur de rouille sale. Dans son angle, à gauche, trois arbres dépouillés dressaient sur le ciel leurs sèches branches noires. Ils bruissaient tristement avec un son de bois mort entre-choqué par la bise. Au-dessus de ces arbres, derrière le mur et tout contre, se dressaient les deux bras où pendait un des derniers réverbères à l’huile de Paris. Quelques toits tout blancs s’espaçaient çà et là ; puis se levait la montée de la butte Montmartre dont le linceul de neige était déchiré par des coulées de terre et des taches sablonneuses. De petits murs gris suivaient l’escarpement, surmontés de maigres arbres décharnés dont les bouquets se violaçaient dans la brume, jusqu’à deux moulins noirs. Le ciel était plombé, lavé des tons bleuâtres et froids de l’encre étendue au pinceau : il avait pour lumière une éclaircie sur Montmartre, toute jaune, de la couleur de l’eau de la Seine après les grandes pluies. Sur ce rayon d’hiver, passaient et repassaient les ailes d’un moulin caché, des ailes lentes, invariables dans le mouvement, et qui semblaient tourner l’éternité.

Garonne - Francis Jammes

La majesté toujours nous paraît immobile,
Comme le ciel d'en bas qui partage la ville,
D'où partent des sifflets et des mugissements.
Au-dessus de ce fleuve, on voit couler le vent,
Car il fait palper les signaux maritimes
Que les forêts de mats arborent à leurs cimes.
Les nuages brillants paraissent déroutés.
Ils hésitent, cherchant au-delà des agrès
Le bon chemin qui mène à la plaine enfermée.
Ils voient se détacher du cargo la fumée
Entrecoupée et qui bientôt s'évanouit ;
C'est leur esclave soeur qui jamais n'atteignit
La hauteur étoilée où les sarcelles passent :
À peine elle a rampé dans un avare espace,
Entre des fûts de rhum et des cuirs du Chili.

La Grande-Brière - Marcel Schwob

Après les routes encaissées, sillonnées d'ornières boueuses où la carriole cahotait, où le cheval relevait rudement du cul, où le cocher qui fumait sa pipe courte jurait et tapait, son grand chapeau sautant au vent, des terres stériles s'étendirent devant nous, semées de pierres grises. Les ajoncs y poussaient par bouquets, avec des genêts rares.

Plus loin, le sol descendait par une pente régulière et devenait vaseux ; de grandes mares s'ouvraient sur les côtés du chemin et les hideuses grenouilles s'y plongeaient à corps perdu. La ferme, chapée de chaume moisi, s'allongeait entre deux masures basses sur un tapis de paille hachée, détrempée de purin. […]

Elle nous attendait sur le seuil, avec les armements du bachot. C'était une embarcation à fond plat, fraîchement goudronnée. L'homme nous poussa vers le chenal étroit, sinueux, qui menait au large du marécage. L'eau était noire, à cause du sol – une tourbière brune creusée de sillons tourmentés.

À mesure que nous glissions au ras des nénuphars, la plaine s'étendait à droite et à gauche, couverte au loin d'ajoncs jaunâtres et de rouche verte ; les grandes tiges flexibles se courbaient par masses sous le vent.