Corte - René Bazin

Nous étions à Corte bien avant la tombée du jour. Imaginez une plaine oblongue, par hasard assez bien cultivée, enveloppée de montagnes. Corte appartient à cette espèce de villes que j’appellerais volontiers villes coniques à citadelle. Aux deux tiers de la plaine, à l'ouest, se dresse un rocher, en pente raide de trois côtés, à pic du quatrième, qui est celui qu'on découvre en venant d'Ajaccio.

De vieilles murailles, fleuries d'herbes, des magasins militaires, une caserne où loge un bataillon d'infanterie, couronnent la crête. Immédiatement au-dessous se pressent des maisons du XVe, du XVIe, du XVIIe siècle, quelques-unes encore nobles, toutes misérables, noires de poussière et de crasse, séparées par des ruelles ou par des escaliers que huit jours de pluie diluvienne ne suffiraient pas à nettoyter, et où coulent, stagnent, pourrissent, s'évaporent ou pénètrent, dans le sous-sol déjà saturé, tous les liquides et tous les déchets que vous voudrez.

Là, on vend des chevreaux de lait, dépouillés et fendus comme des lapins ; là s'étalent, au-devant des boutiques noires, les légumes de la plaine ; là grouillent les enfants, picore la volaille, errent des petits cochons en liberté, montent des ânes ployant sous un faix de bois mort aussi large que la chaussée.

Beaune - Source de l'Aigue - Forneret

Hors de la ville – Beaune – dont chaque goutte de vin est une goutte de vie, il existe à peu de distance, un petit cours tantôt large, tantôt rétréci et de deux mille cent cinquante pieds de longueur environ, juste moitié de la hauteur ordinaire d’une colline des Alpes.

Ce cours bordé par un ruisseau limpide, conduit à la source de l’Aigue et non de l’Aigle ainsi que l’appelle une partie des indigènes.

L’eau de cette fontaine est aussi suave et aussi transparente que le vin de Beaune, qui l’entoure, est spiritueux et parfumé.

Des marronniers déjà vieux, énormes et touffus semblent défier, pour la fraîcheur de ce lieu, les rayons du soleil – et c’est là, que de temps en temps la jeunesse ouvrière vient danser, rire et saluer la fontaine, en buvant de son eau si belle et si claire, qu’il ne faudrait pas dire avant d’y être : Fontaine...

Entre Lunel et Aigues-Mortes - Taine

Nous sommes partis à six heures du matin. Une heure et demie de voiture sur la grande plaine plate qui va de Lunel à Aigues-Mortes. C’est une ancienne alluvion de la rivière, endiguée au XVIe siècle : il y a parfois cinq mètres de terre végétale. Tout est vignes, les ceps sont gros comme le poignet et donnent souvent chacun jusqu’à dix litres de vin ; malgré l’exportation, il est si bon marché que, l’an dernier, cent litres valaient cinq francs. Peu de pauvres ; la terre est très divisée, et les récents débouchés ont mis chacun à son aise.

Point de paysage étrange ou notable. Une plaine immense, tachée çà et là d’un groupe de pins parasols ou de peupliers blancs ; parfois un cyprès, une rangée de platanes, un village bordé de vieilles promenades amples et plantées de beaux arbres. — Partout, la vigne sans échalas, puis des luzernes, puis des landes marécageuses où paissent libres des chevaux de la Camargue. — Une tour ronde toute petite au bout de l’horizon. — Sur la droite, une ligne rayée, cassée, celle des montagnes lointaines. Mais l’effet est charmant, sous une petite brise continue qui tient le corps frais et à l’aise.

Remilly - Zola

Dans Remilly, une effrayante confusion d’hommes, de chevaux et de voitures, encombrait la rue en pente, dont les lacets descendent à la Meuse. Devant l’église, à mi-côte, des canons, aux roues enchevêtrées, ne pouvaient plus avancer, malgré les jurons et les coups. En bas, près de la filature, où gronde une chute de l’Emmane, c’était toute une queue de fourgons échoués, barrant la route ; tandis qu’un flot sans cesse accru de soldats se battait à l’auberge de la croix de Malte, sans même obtenir un verre de vin.

Et cette poussée furieuse allait s’écraser plus loin, à l’extrémité méridionale du village, qu’un bouquet d’arbres sépare du fleuve, et où le génie avait, le matin, jeté un pont de bateaux. Un bac se trouvait à droite, la maison du passeur blanchissait, solitaire, dans les hautes herbes. Sur les deux rives, on avait allumé de grands feux, dont les flammes, activées par moments, incendiaient la nuit, éclairant l’eau et les berges d’une lumière de plein jour. Alors apparaissait l’énorme entassement de troupes qui attendaient, pendant que la passerelle ne permettait que le passage de deux hommes à la fois, et que, sur le pont, large au plus de trois mètres, la cavalerie, l’artillerie, les bagages, défilaient au pas, d’une lenteur mortelle. On disait qu’il y avait encore là une brigade du 1er corps, un convoi de munitions, sans compter les quatre régiments de cuirassiers de la division Bonnemain. Et, derrière, arrivait tout le 7e corps, trente et quelques mille hommes, croyant avoir l’ennemi sur les talons, ayant la hâte fébrile de se mettre à l’abri, sur l’autre rive. […]