Clerguemort - Chabrol

Clerguemort s'allongeait sur la rive gauche de cette rivière lunatique, du jour au lendemain jaunâtre ou verdâtre, torrentueuse et puis paisible, dévastatrice ; ou enjôleuse, seulement asservie aux humeurs du Lozère, vieux mont farouche, souverain, absolu, pesant de toute sa masse chauve sur le village, trônant là-bas, à main gauche, au bout de la verte et fraîche vallée de Clerguemort.

Le rocher en corne, au saillant de la pente, sur lequel Cherchemidi s'était assis, sur la rive droite, surplombait la farouche petite rivière d'une trentaine de mètres. Les toits étaient pour la plupart de ces lourdes pierres plates qu'on nomme lauzo en patois, quelques-uns, plus neufs, étaient en tuiles romaines déjà pâlies par les grands soleils. Vu de ce perchoir, tous les toits de Clerguemort semblaient se toucher.

Le village suivait trois lignes parallèles qui épousaient étroitement le S étiré de la rivière, sur la rive gauche ; la première ligne était une rangée de maisons dont les murs extérieurs trempaient dans l'eau, la deuxième était la rue, chemin vicinal et grand-rue tout à la fois, qu'il fallait connaître pour la deviner, d'ici, à son tracé noir qui séparait la première ligne des maisons de la deuxième, c'était une rue étroite, profonde, fraîche et sonore.

Paris à 5 heures du matin - Desaugiers

L'ombre s'évapore
Et déjà l'aurore
De ses rayons dore,
Les toits d'alentour,
Les lampes pâlissent
Les maisons blanchissent,
Les marchés s'emplissent,
Ou a vu le jour.

De La Villette,
Dans sa charrette,
Suzon brouette
Ses fleurs sur le quai :
Et de Vincennes
Gros-Pierre amène
Ses fruits que traîne
Un âne efflanqué.

Déjà l'épicière,
Déjà la fruitière,
Déjà l'écaillère
Saute à bas du lit,
L'ouvrier travaille,
L'écrivain rimaille,
Le fainéant bâille
Et le savant lit.

Paris - Boulevard Bourdon - Flaubert

Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.

Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en ligne droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.

Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand ciel pur se découpait en plaques d'outremer, et sous la réverbération du soleil, les façades blanches, les toits d'ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l'atmosphère tiède ; et tout semblait engourdi par le désoeuvrement du dimanche et la tristesse des jours d'été.

Deux hommes parurent.

L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une casquette à visière pointue.

Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s'assirent à la même minute, sur le même banc.

Pour s'essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa près de soi ; et le petit homme aperçut écrit dans le chapeau de son voisin : Bouvard ; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la casquette du particulier en redingote le mot : Pécuchet.

Flaubert. Bouvard et Pécuchet.

Bièvres - Près des Roches - Victor Hugo

Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient pas mornes.
Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes
Sur la terre étendu,
L’air était plein d’encens et les prés de verdures
Quand il revit ces lieux où, par tant de blessures,
Son cœur s’est répandu !

L’automne souriait ; les coteaux vers la plaine
Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine ;
Le ciel était doré ;
Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme,
Disant peut-être à Dieu quelque chose de l’homme,
Chantaient leur chant sacré !

Il voulut tout revoir, l’étang près de la source,
La masure où l’aumône avait vidé leur bourse,
Le vieux frêne plié,
Les retraites d’amour au fond des bois perdues
L’arbre où, dans les baisers, leurs âmes confondues
Avaient tout oublié !