Bourgneuf-en-Retz - René Guy Cadou

Assez de sangs mêlés au nectar des collines
De peaux mortes jetées sur le bord du chemin
Les membres sont épars dans la luzerne
Je pars aux premiers feux vers les dunes de Lierne
Et quand j'arrive enfin
La mer est déjà là
Ses ailes se détachent
Des quartiers de soleil aussi qui se détachent
Le coeur fait un remous
L'écume et le mation se sont levés sur nous
Un peu de vent qui vole
Plus haut
Dans le grand air
Sont dressées les paroles
On marche en écrasant des mottes de ciel bleu

Tu peux fermer les yeux
Tous les arbres s'éloignent
Des monstres inconnus traversent les campagnes
Les blés sont sur le champ
C'est l'aube
Et l'on entend les fleuves du couchant.

René Guy Cadou. Bruits du cœur – Bourgneuf-en-Retz. (Seghers)

Colombey-les-Deux-Églises - De Gaulle

Cette partie de la Champagne est tout imprégnée de calme : vastes, frustes et tristes horizons bois, prés, cultures et friches mélancoliques ; relief d'anciennes montagnes très usées et résignées ; villages tranquilles et peu fortunés, dont rien, depuis des millénaires, n'a changé l'âme, ni la place. Ainsi, du mien. Situé haut sur le plateau marqué d'une colline boisée, il passe les siècles au centre des terres que cultivent ses habitants. […]

Le silence emplit ma maison. De la pièce d'angle où je passe la plupart des heures du jour, je découvre les lointains dans la direction du couchant. Au long de quinze kilomètres, aucune construction n'apparaît. Par dessus la plaine et les bois, ma vue suit les longues pentes descendant vers la vallée de l'Aube, puis les hauteurs du versant opposé. D'un point élevé du jardin, j'embrasse les fonds sauvages où la forêt enveloppe le site, comme la mer bat le promontoire. Je vois la nuit couvrir le paysage. Ensuite, regardant les étoiles, je me pénètre de l'insignifiance des choses. […]

Les maisons du bourg sont vétustes ; mais il en sort, tout à coup, nombre de filles et de garçons rieurs. Quand je dirige ma promenade vers l'une des forêts voisines : Les Dhuits, Clairvaux, Le Heu, Blinfeix, La Chapelle, leur sombre profondeur me submerge de nostalgie ; mais, soudain, le chant d'un oiseau, le soleil sur le feuillage ou les bourgeons d'un taillis me rappellent que la vie, depuis qu'elle parut sur la terre, livre un combat qu'elle n'a jamais perdu.

Charles de Gaulle. Mémoires de guerre - Le Salut. (Plon)

Les Charmettes - Rousseau

Cherchons quelque réduit assez loin de la ville pour vivre en paix et assez près pour y revenir toutes les fois qu’il sera nécessaire. Ainsi fut fait.

Après avoir un peu cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, une terre de M. de Conzié, à la porte de Chambéri, mais retirée et solitaire comme si l’on était à cent lieues. Entre deux coteaux assez élevés est un petit vallon nord et sud, au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon, à mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré.

Après avoir essayé deux ou trois fois de ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie, appartenant à un gentilhomme qui était au service, appelé M. Noiret. La maison était très logeable. Au-devant était un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous ; vis-à-vis un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée ; plus haut, dans la montagne, des prés pour l’entretien du bétail, enfin tout ce qu’il fallait pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir.

Autant que je puis me rappeler les temps et les dates, nous en prîmes possession vers la fin de l’été de 1736. J’étais transporté le premier jour que nous y couchâmes. Ô maman ! dis-je à cette chère amie en l’embrassant et l’inondant de larmes d’attendrissement et de joie, ce séjour est celui du bonheur et de l’innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l’un avec l’autre, il ne les faut chercher nulle part.

Rousseau. Les Confessions.

Rolleboise - Etienne de Jouy

Rolboise, qui se présente après Rosny, est un petit village qui n’a d’autre célébrité que celle de ses pataches qui amènent les voyageurs depuis Rouen, et de sa galiote qui les conduit jusqu’à Poissy.

Nous montions à pied la côte de Rolboise, du haut de laquelle on découvre d’immenses et riches campagnes, arrosées par la Seine, et couronnées d’un côté par de riants coteaux, tandis que de l’autre elles sont bornées par le parc et la forêt de Rosny, lorsque Léon m’arrêta tout à coup, et m’engagea à promener le regard sur le pays qui nous environnait.

«  C’est ici le lieu, me dit-il d’un ton solennel, de remarquer une différence qui devient plus sensible aux yeux de l’observateur à mesure qu’il s’éloigne davantage de Paris, entre le spectacle qu’offrent les campagnes qui environnent cette capitale, et celui que présente cette contrée féconde. Ce ne sont plus ces champs de roses de Nanterre, ces plants de cerisiers et de groseilliers au milieu desquels on aperçoit à peine quelque étroit sillon de blé ou d’avoine […] Ici tout est voué à l’utile, et cependant l’aspect de la nature offre un charme inexprimable.

Les dômes verdoyants de ces vastes forêts, la beauté de ces riches moissons à perte de vue, et dont les douces ondulations présentent assez bien l’image d’un lac tranquille, sont d’un ordre sévère, et portent un caractère de majesté qui dédommage amplement du joli coup d’oeil des marqueteries rurales des environs de Paris. Il semble aussi que la végétation ait ici plus d’éclat et de vigueur. Les arbres y sont plus nombreux et plus forts ; leur feuillage est plus touffu, les gazons, émaillés de fleurs, offrent des tapis plus épais et de plus riches couleurs. »

Etienne de Jouy. L’Hermitte en province. Tome VII (1824).