Île Sainte-Marguerite - Dumas

Le jour même ils partirent pour Sainte-Marguerite, à bord d'un chasse-marée venu de Toulon sur ordre.

L'impression qu'ils ressentirent en abordant fut un bien-être singulier. L'île était pleine de fleurs et de fruits : elle servait de jardin au gouverneur dans sa partie cultivée. Les orangers, les grenadiers, les figuiers courbaient sous le poids de leurs fruits d'or et d'azur. Tout autour de ce jardin, dans sa partie inculte, les perdrix rouges couraient par bandes dans les ronces et dans les touffes de genévriers, et, à chaque pas que faisaient Raoul et le comte, un lapin effrayé quittait les marjolaines et les bruyères pour rentrer dans son terrier.

En effet, cette bienheureuse île était inhabitée. Plate, n'offrant qu'une anse pour l'arrivée des embarcations, et sous la protection du gouverneur, qui partageait avec eux, les contrebandiers s'en servaient comme un entrent provisoire, à la charge de ne point tuer le gibier ni dévaster le jardin. Moyennant ce compromis, le gouverneur se contentait d'une garnison de huit hommes pour garder sa forteresse, dans laquelle moisissaient douze canons. Ce gouverneur était donc un heureux métayer, récoltant vins, figues, huile et oranges, faisant confire ses citrons et ses cédrats au soleil de ses casemates.

Paris - Place des Vosges - Estaunié

Mystérieuse destinée des grandes choses. Jadis, tout Paris a deferlé sous les arcades basses qui lui servent de ceinture. Le roi et la reine y avaient leurs pavillons. Habitaient là des ministres comme Sully ou Richelieu ou des courtisans notoires, tels que Boufflers, Tessé, Bussy et combien d'autres ; Marion Delorme, elle-même, dut se montrer à l'un des balcons en fer forgé dont la plupart animent encore la ligne rigide des façades.

Mais, la Révolution ayant passé, quelle chute de silence ! En vain Rachel, puis Théophile Gautier ou Victor Hugo ont-ils tenté de rendre à l'enclos déserté une vogue éphémère : eux partis, un abandon définitif s'est appesanti sur ce lieu plein d'histoire.

Aujourd'hui, les hôtels muets entourent un maigre square avec un kiosque sans musique. Là où se battirent autrefois les ligueurs et les mignons, de futurs boutiquiers jouent au cerceau ou salissent le gravier de leurs ordures. Ne viennent plus que des habitués du quartier, de petites gens qui se saluent comme sur un mail de province.

Une paix mélancolique et morne s'exhale des arbres maigres, des bancs mal tenus, du pavé verdissant. Et, n'était le grondement continu du quartier Saint-Antoine, invisible quoique si proche, on pourrait se croire dans une sous-préfecture.

Édouard Estaunié.   L'ascension de M. Baslèvre.

Bordeaux - Cathédrale Saint-André - Hugo

Le pont de Bordeaux est la coquetterie de la ville. Il y a toujours sur le pont quatre hommes occupés à rejointer le pavé et à fourbir le trottoir. En revanche, les églises sont fort tristement délabrées.

Pourtant n'est-il pas vrai que tout, dans une église, mérite religion, jusqu'aux pierres ? C'est ce qu'oublient  volontiers les prêtres, qui sont les premiers démolisseurs.

Les deux principales églises de Bordeaux, Saint-André et Saint-Michel, ont au lieu de clochers des campaniles isolés de l'édifice principal comme à Venise et à Pise.

Le campanile de Saint-André, qui est la cathédrale, est une assez belle tour dont la forme rappelle la tour de Beurre de Rouen et qu'on nomme le Peyberland, du nom de l'archevêque Pierre Berland, lequel vivait en 1430. La cathédrale a en outre les deux flèches hardies et percées à jour dont je vous ai déjà parlé. L'église, commencée au onzième siècle, comme l'attestent les piliers romans de la nef, a été laissée là pendant trois siècles, pour être reprise sous Charles VII et terminée sous Charles VIII. La ravissante époque de Louis XII y a mis la dernière main et a construit, à l'extrémité opposée à l'abside, un porche exquis qui supporte les orgues. Les deux grands bas-reliefs appliqués à la muraille sous ce porche sont deux tableaux de pierre du plus beau style, et on pourrait presque dire, tant le modelé en est puissant, de la plus magnifique couleur. Dans le tableau à gauche, l'aigle et le lion adorent le Christ avec un regard profond et intelligent, comme il convient que les génies adorent Dieu. Le portail, quoique simplement latéral, est d'une grande beauté.

Mais j'ai hâte de vous parler d'un vieux cloître en ruine qui accoste la cathédrale au midi et où je suis entré par hasard.

Dames de Meuse - George Sand

Je suis toujours dans cette retraite où mon habitation porte le nom de la montagne qui l'abrite. C'est à peu de distance de mon parc que la Meuse s'encaisse profondément dans les grands rochers appelés les Dames de Meuse. Je ne sais quelle légende a donné ces noms colorés aux objets qui m'environnent et au lieu que j'habite. Je sais que c'est là que mon douloureux roman a commencé et fini. C'est là que j'ai fixé et que peut-être je finirai mes jours, vaincu et soumise comme…

J'ai souvent comparé le cours de ma vie à celui de cette Meuse qui coule rapide et silencieuse à mes pieds. Elle n'est ni marge, ni imposante, quoique bordée d'âpres rochers ; elle n'a pas reçu d'écroulements dans son sein, elle n'est pas encombrée de débris : elle marche pure, sans colère et sans lutte ; ses hautes falaises boisées, étrangement solides et compactes, sont comme des destinées inexorables qui l'enferment, la poussent et la tordent sans lui permettre d'avoir un caprice, une échappée. Ses marges sont tapissées d'herbes et de fleurs ; mais une pente insensible et ininterrompue la force à passer vite, à ne rien embrasser, à ne refléter rien que le bleu du ciel, éteint et comme métallisé par le plissement de ses ondes muettes.

Plus loin, elle trouve des travaux humains non moins rigides que ses rives de schiste, des canaux, des écluses qui la brisent et la précipitent. Je ne la vois libre et maîtresse nulle part ; c'est une captive toujours en course forcée et qui n'a pas seulement le temps de gémir. Mon Dieu ! c'est bien là mon histoire !

George Sand. Malgré-Tout